Jusqu'où peut-on accepter l'autre? Quand faut-il se méfier ? Ne faut-il pas écouter son instinct quand débarque un type qui nous hurle les pires insultes, les pires menaces ?
Mais qui n'aurait pas les jetons, qui ne serait pas sur la défensive ou bien sur la colère, humilié par les mots, physiquement bousculé voire agressé ?
C'en est un cauchemar pour ceux qui sont atteints de ce syndrome de Gilles de la Tourette (dit SGT); ils se propulsent de manière involontaire et parfois violente dans le socialement inacceptable. Ils ne sont pas exclus de fait comme peuvent l'être les malades d'autres syndromes, porteurs de certains handicaps (le héros de ce film insiste pour qu'on ne parle pas à son sujet de "disability"), mis à la marge par une société mal adaptée à leur spécificité. Non, les malades du SGT sont isolés par leurs propres actions. Fussent-elles entièrement et totalement exécutées malgré eux.
La maladie, toutefois lorsqu'elle se manifeste par des tics vocaux, peut chercher dans les plus sombres couches de l'interaction sociale. Là où on enseigne à tout un chacun de ne pas aller, là où naissent les pires penchants, le contraire absolu du comportement qui nous ouvre aux autres. Là où l'on ne s'aventure que pour choquer gravement, pour provoquer, pour blesser. Un endroit où les tabous, les pudeurs, le respect de l'intégrité sont abolis.
Les malades tentent de lutter contre eux-mêmes (et il semble que plus ils veulent lutter, plus les tics s'expriment), et font face à ceux qui ne savent souvent pas qu'il leur faudra lutter contre leur première réaction face à ces insultes ou affirmations aberrantes. Combien de volonté il faut pour accepter cela, pour passer outre, pour ne pas se demander si ces cris ne sont pas l'expression d'un inconscient qui font surface, d'un mépris déguisé, telle une confession d'un ami qu'on aurait surpris à dire des choses horribles sur votre compte, vous croyant loin de là ? Comme il faut se prémunir de patience, de compréhension. Ne pas se demander s'il n'y a pas de la part du malade une dose de simulation lui permettant de se foutre de vous avec votre bénédiction.
Car si le film illustre le combat pour mener simplement une vie d'un malade, il explore en profondeur comment l'entourage reçoit la maladie. Ceux qui comprennent, ceux qui peinent à comprendre, ceux qui refusent et espèrent 'corriger' par la violence, ceux qui font de leur mieux, ceux qui préfèrent fuir, ceux qui se moquent. Ceux qui disent que les excuses après coup sont inutiles, vu qu'on ne peut s'excuser pour ce qu'on ne peut pas contrôler, ceux pour qui les plus plates excuses ne suffiront jamais.
Car il n'y a pas que des gens risquant d'être blessés dans leur amour propre, il y a tout autour une justice, une police, des patrons, des sanguins prêts à vriller pour un mot de travers. Des juges que le monde, en temps normal, craint, des policiers ou figures d'autorité tenantes de l'ordre et devant qui, évidemment, le malade fera les plus abjectes confessions de trafic de drogue, de meurtres, de pédophilie, de sévices sexuels…
Tout ce qu'il ne faut pas dire.
C'est un film qui montre comment réagit un monde dont les valeurs se trouvent en un éclair, le temps d'un cri surréaliste ou d'un geste venu de nulle part, entièrement renversées.
De ce fait, il nous interroge longuement en tant que spectateur. Où s'arrête notre fierté, où commence notre empathie ? Peut-on accepter de voir les siens se faire cracher dessus, son chien se faire frapper, sans chercher à les en protéger en éloignant la menace ? Peut-on recevoir un coup en pleine gueule (ou en pleine partie sensible) sans tout faire pour se protéger du prochain, quitte à fuir loin ? Peut-on rester dans le même wagon de celui qui crie qu'il porte une bombe, même s'il jure après que c'est faux ?
Qui sommes-nous face à l'inattendu, qu'il concerne cette maladie ou n'importe quel autre événement ?
Le film nous interroge en tant que spectateur également sur notre façon d'assister à cela. L'œuvre ne cherche pas forcément à donner un effet comique aux symptômes de son héros (il le cherche davantage sur les réactions de l'entourage), mais il sait pertinemment que le rire pourra être le réflexe premier devant la surprise. Il laisse cette possibilité au rire, il cherche à nous faire demander "Mais est-ce bien charitable ? Est-ce même vraiment drôle, en vérité ?". Il attend les trois-quarts du film pour faire dire à son héros que le rire est compréhensible, que lui-même parfois se fait rire tout seul devant l'incongruité de son propos.
Il nous interroge en tant qu'humain, en tant que membre d'une société aux règles établies, sur notre capacité à sortir des voies toutes tracées. Le personnage de Peter Mullan le dit dans le film : à ce niveau d'inadaptabilité aux rapports à l'autre, c'est à l'autre de se considérer comme problème et de savoir se resituer dans la relation pour trouver l'équilibre. C'est à l'autre de se remettre en question, et de se rééduquer pour faire groupe, pour faire société. (J'en profite ici pour saluer la richesse du jeu de cet étonnant Peter Mullan : comme il peut être foncièrement flippant dans la série Top of the Lake de Jane Campion, dans sa courte apparition dans Les fils de l'homme d'Alfonso Cuaron ou d'autres, et comme il est plein de bonhomie, d'empathie, de légèreté dans ce film. Si ce n'est un court instant, foncièrement flippant le temps d'une menace pour protéger un chien; ce qui m'est apparu dans mon univers de cinéma comme un étrange clin d'œil à son rôle dans Tyrannosaur de Paddy Considine, à voir pour saisir où je veux en venir et surtout à voir pour le film lui-même. Film où il exprimait une humanité toute en complexité et en violentes nuances)
Et Plus fort que moi, guidé sans doute par l'histoire vraie qui lui sert d'ossature, met en scène en première partie une interruption particulièrement déchirante. L'interruption injuste et cruelle par un trouble de la vie calme et mesurée d'une jeune personne appréciée de tous, une personne sûre d'elle, jeune espoir du sport, dragueur doux, travailleur dévoué, écolier respectueux, fils aimant faisant la fierté de ses parents, frère écouté. Et comment, en un temps très court et sans le moindre accident, une vie bascule et menace de sombrer. Cela vous prend à la gorge. C'est à se demander comment, après cette terrible bascule, on parvient à sortir de ce film si léger.