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Course polaire
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le 14 juil. 2014
Ce film est atypique de plusieurs côtés.
D'abord, il est beau par son mouvement qui emporte les images, les paysages et les couleurs, traversées dans tous les sens par la première héroïne du film, la Dodge Challenger V8 de 1970, blanche et éblouissante, fonçant, sautant, virant, poussiéreuse, maculée, amochée et toujours sidérante de vitesse.
En second lieu, la narration est excellente.
D’abord on ne comprend pas bien ce qui se passe avec ce chauffeur bourru (joué par Barry Newman) qui décide de livrer une commande, la Dodge, en seulement 15 heures de route de Denver à San Francisco, un temps réputé trop court, et qui commence pour cela à cumuler des infractions énervantes pour les policiers. Est-ce un pari ? On devine que ce n’est pas seulement ça.
Peu à peu, de courts flashbacks situent le personnage : c’est un ancien "héros du Vietnam", de retour en 1964 (et donc un revenu de la toute première vague américaine, celle des conseillers) ; puis il fut un policier, révoqué pour s'être opposé à un collègue violeur ; puis un cascadeur. Et surtout il est veuf, ayant perdu sa femme tragiquement (une surfeuse qui s’est noyée). S’il y a un fond désespéré dans le personnage, il résulte clairement de la perte de son amour plutôt que du contexte social, bien qu'il y ait une atmosphère de contestation tout au long du film.
Le côté transgressif de son parcours automobile met à mal le prestige des forces de l'ordre mais ce ne sont que "des infractions mineures" dans les trois Etats traversés, ce sur quoi insiste un officier de police du Nevada auprès d'un autre de l’Utah, mais cela n'empêche pas l'hystérie policière de grandir et de multiplier convois et sirènes pour l'arrêter.
Il n’est pas nihiliste : il vérifie toujours que les accidents provoqués dans les interactions avec ses poursuivants n’ont tué personne. C’est cette éthique étrange que ressent Super Soul, le DJ de la station radio (Cleavon Little) qui devient le porte voix de ses auditeurs américains qui considèrent cette échappée hors norme comme celle du "dernier homme libre d’Amérique".
Mais Super Soul ressent aussi que le parcours de cet homme lui échappe et qu’il y a là un désespoir singulier qui sidère aussi bien les conservateurs hostiles et dérangés par cette provocation routière que la foule bienveillante de ses auditeurs. S'il n’est pas compris par les flics et les lyncheurs qui le haïssent, il ne l’est pas non plus par les badauds, les marginaux et tous ceux qui en font un héros libertaire antisysteme.
Au terme de plusieurs rencontres avec des personnages hauts en couleurs mais point des clichés (un chauffard en Jaguar qui est quand même beau joueur ; un chasseur de serpents arriéré mais dégourdi - Dean Jagger comme on ne l’a jamais vu, son meilleur rôle ; des chrétiens rockers mais sectaires ; un couple d’homosexuels maniérés mais violents ; et y compris une jeune femme qui se donne à lui mais qu’il refuse) il comprend enfin d’où lui vient la tendance suicidaire qui l’anime depuis la mort de sa bien aimée.
Il l’assume enfin et son visage semble heureux quand il fonce dans le barrage de tracteurs californien. C'est celui d'un homme qui rejoint sa belle déjà "endormie", et pour toujours.
Last but not least : on se souviendra d'un plan du début du film, énigmatique, où la voiture blanche croise une voiture noire, qui semble son double, un plan qui se fige puis qui redémarre avec la volatilisation de la blanche (le Vanishing Point ? Le point qui disparaît ? ). Ce plan annonce ce qui sera la fin de l'histoire et il inaugure le premier flash back.
A la fin, ce même plan revient et il se poursuit alors par la derniere course de la Dodge, suicidaire.
Cette beauté, le mystère de ces plans, ce doute, c’est l'irréductible magie du cinéma.
Un film culte plus par sa beauté de cinéma que comme figure de la contestation des années 70.
C’est un film culte de ces années-là qui n’a pas été assez vu par le grand public, mais qui a une grande réputation auprès des revues.
Quand on le revoit, il est tout aussi bon et sympathique qu'au moment de sa sortie. S'il est représentatif d’une des contestations des années 70 (l'une d’entre elles seulement, car elles furent très variées), il est moins désespéré qu’il semble à beaucoup.
La tonalité de ce film est assez proche, avec sa narration élégante d’une histoire individuelle dans le contexte des années 70, d'un autre film subtil, ironique et mélancolique sorti en 1969, Promenade avec l’Amour et la Mort, de John Huston. Tous les deux sont des histoires d'amour atypiques, où les amants préfèrent rester ensemble dans la mort avec sérénité plutôt que se dégrader seuls et attristés dans un société devenue pour eux perdue ou sans saveur.
Si on considère ce pitch là, on peut même rajouter à ce duo La Rose et la Flèche de Richard Lester en 1976.
Une équipe producteur - réalisateur - scénariste remarquable.
Les films sont les résultantes de plusieurs volontés et actions, en partie artistiques et en partie commerciales. Le formatage du produit livré les met en synergie apparente mais ce qu'on voit au final est souvent contradictoire.
Certains commentaires considère des films comme des dissertations ou des mises au point sociétales homogènes et catégoriques qui seraient centrés sur les travers, les impasses et les abus sociaux d’une époque ou d’un pays. On met alors de l'emphase sur un seul élément, par exemple ici le contexte social et politique et on l'élève au-dessus d'autres, alors qu'il n'est qu'un des repères de l'époque, devenu courant surtout depuis Easy Rider. Dans cette optique exagérante, on peut aussi magnifier ce qui n'est qu'un cliché obscur, par exemple ici la formule "le dernier homme libre d'Amérique".
Cela sonne bien mais cela ne veut rien dire pour personne et surtout pour cet homme qui sait quant à lui, à la fin, qu'il se suicide par amour et non pour une "liberté" abstraite ni même pour celle, très concrète, d'aller vite en voiture (ce qui serait ridicule).
A mon avis, le contexte social est bien inséré dans l’histoire individuelle et de manière subtile dans ce qui est l'histoire d'un homme qui éclaircit peu à peu sa décision de tout quitter, tandis que des antipathiques de l'époque (des flics et des nervis) l'obligent à partir avec éclat, ce qu'il n'avait pas forcément souhaité. Et pourquoi pas ? Il a un talent pour ça : une conduite automobile hors pair.
Et sans doute, pour que ce film nous plaise tant, c'est qu'il y eut ici la rencontre de plusieurs autres talents.
Il y a Richard Sarafian, un réalisateur dont les autres excellents films d'une période féconde pour lui, celle de 1971 à 1973 sont : Le Convoi Sauvage - Man In The Wilderness, 1971, et Le Fantôme de Cat Dancing, 1973.
Il y a le scénariste Guillermo Cain, grand écrivain cubain (Cain est le diminutif par contraction de Cabrera Infante) qui fut un pro castriste des premiers temps puis qui s'exila.
Il y a Malcom Hart, un producteur underground, qui inventa l'histoire.
Et il y a le directeur photo John Alonzo, ASC.
Dommage que la réunion de cette team ne nous livra qu'un "one shot"...
(Notule de 2018 publiée en octobre 2024)
Créée
le 5 oct. 2024
Critique lue 39 fois
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