C'est toujours risqué, je trouve, de faire un film basé sur un évènement réel. C'est facilement moins pertinent qu'un documentaire et ça peut virer grave à l'irrespect des mémoires, ambiance Tarantinade.
Polytechnique, magnifique hommage aux victimes du massacre qu'il relate, n'est heureusement pas de ces acabits. D'une durée courte (1h16), on est dans le concis et efficace, et à aucun moment on ne s'enfonce dans le pathos facile.
Eminemment esthétique sans être démonstratif, c'est bien au service du film et non de son réalisateur que cet aspect est mis. La photo est par exemple d'un noir et blanc magnifique mais on est à mille lieux du forçage de trait expressionniste. C'est difficile à exprimer mais il y a de la profondeur de champ, il y a de la texture et on se sent vraiment dedans tout en ayant du recul. Dans ce sens, il y a vraiment de beaux moments contemplatifs permettant une distanciation avec l'horreur à laquelle on assiste. La caméra peut ainsi se détacher de la panique ambiante pour avancer de manière aérienne au ralenti dans les couloirs de la fac, magnifiant ces perspectives que l'on jugerait d'habitude si ordinaires. Il y a aussi un moment où les étudiants se barrent dehors, dans la neige, qui est trop beau. Les éléments ont beau être hostiles, on a l'impression d'assister à une sorte de célébration de la vie, même quand la mort se déchaîne.
Le travail sur les personnages va aussi dans cette direction. Ca commence par l'accompagnement du tueur, sans jugement qui détournerait l'attention de ce que le film a à offrir. Au fur et à mesure, on découvre les autres personnages dans une pure routine estudiantine. Ca pourrait être d'une platitude confondante mais la tension monte toute seule vu qu'on sait comment ça va se passer. On est donc à fond dans l'efficacité toute en retenue qui fait la marque de Denis Villeneuve. La fin que je ne détaillerai pas trop suit les survivants du massacre et là encore, on ressent de manière poignante cette dualité entre le drame qui persiste et la vie qui malgré tout doit continuer.
Entre Incendies et Polytechniques, c'est sans doute à travers ces premières œuvres que Villeneuve montre le mieux sa maîtrise du propos en filigrane, et on en vient un peu à regretter qu'il ait adhéré au système hollywoodien et ses contraintes.