Il y a, dans la proposition de Dan Trachtenberg, une aurore qui n’en est pas une — un crépuscule qui s’avance à rebours, tendant ses bras métalliques vers l’enfance de la violence. Les premiers plans posent un monde taillé à la serpe, reliefs arides et matières vivantes et mortes qui se superposent comme des cicatrices. La caméra, parfois immobile comme une veine ouverte, parfois en lasso autour des corps, scrute les surfaces avec la gourmandise d’un anatomiste. On croit reconnaître la vieille odeur de la franchise, mais l’air a changé ; on y trouve désormais quelque chose de plus fragile, de plus vulnérable, où la fureur du monstre se heurte à la désorientation d’un apprentissage intime.


Trachtenberg inverse ici la perspective. Il donne à un jeune Predator, Dek, le centre du récit, et confie à Elle Fanning le soin d’animer une créature synthétique démembrée qui, par sa fragmentation même, devient chant de chair et d’humour noir. Le tandem improbable — un chasseur socialement exilé et un corps assemblé comme un puzzle — installe une dynamique aussi comique que tragique, qui fait osciller le film entre la fable initiatique et la fable barbare. Cette bascule vers l’empathie pour l’autre prédateur et la mise en scène d’un compagnonnage singulier constituent la plus audacieuse des réussites du film.


La mise en image de Jeff Cutter conjugue une netteté presque chirurgicale et des larges gestes picturaux. Beaucoup de séquences respirent par un travail du cadre qui hésite entre tableau et plan séquence, et l’éclairage joue sur des contrastes sourds où le rouge et le noir se disputent la peau des créatures. Le montage ménage des circulations entre silence et stridence et la partition de Sarah Schachner et Benjamin Wallfisch accompagne ces oscillations ; elle peut élever la scène à la tragédie mythologique et, la seconde d’après, la réduire à une ritournelle ironique. Ce soin formel donne au film des hauteurs esthétiques réelles ; il y a dans certaines images une intensité sculpturale rare dans une production de studio contemporaine.


Pourtant, cette réussite formelle n’efface pas les failles narratives. Le scénario, qui prétendait offrir une relecture brutale du bestiaire Predator, s’égare trop souvent dans des digressions tonales et dans des parenthèses explicatives qui diluent l’économie dramatique. Là où Prey savait concentrer sa violence et sa tension en une architecture dramaturgique serrée, Badlands s’autorise des épanchements qui amoindrissent sa charge. Le film est classé PG-13 et ce cadre de contrainte, à la fois industriel et esthétique, domestique par endroits la sauvagerie attendue : certaines séquences perdent en impact parce qu’elles sont retenues à l’arrière-plan de la suggestion plutôt que portées par la déflagration.


Les interprètes incarnent ces ressorts contradictoires avec une vérité persuasive. Elle Fanning, dans un exercice exigeant, trouve une humanité presque tragique dans son androïde éclaté ; son jeu, alternant bruit et silence, confère à la machine une voix singulière et pathétique. Dimitrius Schuster-Koloamatangi, en Dek, offre une physicalité lourde d’aspérités et de maladresses, qui rend crédible la métamorphose du « runt » en guerrier émotionnel. Les personnages secondaires, parfois moins travaillés, demeurent à l’occasion de simples jalons mythologiques plutôt que des forces dramatiques pleinement développées.


Ce qui intrigue surtout est la manière dont le film dialogue avec la série : il ne se contente pas de répéter les codes, il tente de les questionner et d’en explorer la sociologie. Rites, hiérarchies et tabous des Yautja sont observés comme autant d’indices d’un ordre social complexe. Cette ambition ethnographique enrichit la fresque, mais elle n’est pas toujours tenue jusqu’au terme ; la volonté d’ouvrir l’univers se heurte fréquemment aux nécessités du spectacle, et le film vacille entre l’expansion du monde et la préservation d’un récit lisible et vendeur.


Predator : Badlands demeure un objet hybride, fait de ruptures heureuses et de compromis visibles. Sa beauté plastique et quelques moments de grâce le rapprochent d’un cinéma de genre capable d’élargir la franchise ; ses hésitations stylistiques et ses concessions dramaturgiques le tiennent à distance d’une cohérence parfaite. Trachtenberg ne renonce pas toutefois au geste difficile ; il le confronte, parfois avec éclat, parfois avec prudence. C’est dans cette oscillation, fragile et contradictoire, que le film trouve la part la plus intéressante de son existence cinématographique.

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le 5 nov. 2025

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Kelemvor

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