Devoir écrire quelque chose sur ce film est rapidement devenu pour moi une évidence. Parce que tel le récent Captain Fantastic ou encore Tu ne tueras point, mes films préférés de cette année seront peut-être ceux que l’on peut décortiquer quasiment à l’infini malgré leurs imperfections. Et Premier Contact, malgré un accueil globalement dithyrambique, n’y échappe pas. Peut-être déjà parce que tout film traitant de l’inconnu et du temps (grande obsession des récents films de SF, obsession passionnante mais dont le systématisme pourrait finir par agacer à force de variations nolaniennes), à moins d’être particulièrement opaque, est quasiment condamné d’office à l’imperfection à partir du moment où il se risque à donner un point de vue, une interprétation, voire tout simplement à livrer du spectacle.


Attention, cette critique est full full FULL of spoilers.


En tout cas, pour pardonner à Premier Contact ses imperfections, il me paraît tout d’abord nécessaire de pardonner les nombreux emprunts. Lors du visionnage, on pense forcément à, au bas mot : Contact, Interstellar, au monolithe de 2001, à Rencontre du 3e type, Le jour où la Terre s’arrêta, ou encore de manière évidente à La guerre des mondes (qui témoigne d’ailleurs d’un échec agaçant à imaginer des créatures qui sortiraient un minimum de notre champ de représentation, un comble pour un film qui pourtant a tellement bien géré la question du langage). Villeneuve a des airs de réalisateur impersonnel, en tout cas pour ses films américains, et pourtant la puissance effacée mais rigoureuse de Premier Contact semble être la meilleure solution pour donner corps et décors aux personnages. Comme pour ces précédents films, Villeneuve amène le thriller par le trouble, l’incertain. Les aliens sont-ils là pacifiquement ? Les humains sont-ils en danger ? Presque jusqu’au bout, la mise en scène jouera avec le spectateur, avec sa culture filmique. Et c’est là que vient se placer l’intérêt de tous ces "repompages". Déjouer les attentes du spectateur pour l’émerveiller à nouveau, à l’instar de cette première séquence qui résume en 2 minutes très fortes une présentation qui en aurait mis 20 dans un autre film (dont le parti pris fera en plus sens avec la fin du film). Le faire frissonner d’incertitude à mesure que le brouillard se désépaissit, tout en haut du monolithe.


Mais ce qui rend ce film supérieur à mon sens à ses autres films, c’est que Premier Contact n’est bien sûr pas qu’un thriller. C’est un film multiple, qui allie le thriller au drame, l’intime à l’existentiel, le langage à la perception, l’espace au temps, l’arrivée au départ. Ainsi, pour une fois, les titres original comme français fonctionnent tous deux à merveille selon le sens qu’on souhaite leur donner. Ma préférence ira au titre français, qui en plus de son double sens extra-terrestre et intime, est l’illustration parfaite du propos humaniste du film.


Un propos qui ne se fera pas sans clichés, avec l’inattaquable Amérique face aux Chinois qui réagiront férocement (il y a 30 ans, ça aurait été les russes, et en 45 les allemands), mais qui parviendra à les rendre cohérents à la fin du film. Villeneuve fait donc un état du monde plutôt féroce mais loin d’être en dehors de toute vérité si pris de manière globale, témoignant d’un échec du langage et de la communication, d’un repli sur soi des nations comme de ses habitants. On pourrait même pousser l’analogie en comparant les différents écrans du film (les chaînes d’infos, la plaque extra-terrestre séparant Louise des "aliens") avec l’échec de la communication par les réseaux sociaux à travers le monde. Ce serait sûrement pousser trop loin, s’il n’y avait pas notamment ce clip peut-être pas anodin d’un youtubeur qui appelle à l’agression des vaisseaux aliens. Et peut-être alors que le coup de fil de Louise au chef militaire chinois à la fin du film, élément scénaristique expliqué mais quand même un peu gros, représente justement un nouveau espoir de communication, un espoir de rassemblement de l’humanité par l’intime. Peut-être que le premier contact, il appartient à chacun d’entre nous de le faire.


Derrière cette question du langage pour déchiffrer l’inconnu, l’extra-terrestre, se cache donc une problématique centrée sur l’humain. On pourra être déçu que les aliens, s’éloignant de la Terre aussi vite qu’ils y sont apparus, agissent au final principalement en faire-valoir, un rôle d’ailleurs complètement assumé par le rôle que le film leur donne. Que la volonté de découverte et d’entente avec une vie extra-terrestre n’est pas véritablement abordée par le film. Mais n’est-ce pas justement le rôle de la science-fiction ? La présence des aliens dans l’histoire du cinéma n’a-t-elle pas toujours été là pour mettre en exergue un aspect de l’humanité ?


Et c’est là que j’en viendrai à la deuxième chose qu’il est essentiel d’effectuer afin de pleinement apprécier le film : favoriser le message et la métaphore à une interprétation logique de ses thématiques. Oh, au niveau du langage, ça me semble avoir été traité avec une grande maîtrise tout du long, même si le film occulte complètement la question du langage corporel. Comment être sûr que taper sa main sur son torse signifie pour les aliens une auto-appartenance, et pas un signe d’agression ? Que le fait d’avancer jambe par jambe pour se déplacer n’est qu’une action pratique dénuée de tout sentiment à l’encontre d’autrui ? La question est sans doute trop complexe pour qu’un film puisse s’y atteler, et le travail qu’il effectue sur la question du langage sonore et scriptural est déjà suffisamment conséquent pour être satisfaisant. La compréhension entre les deux espèces est trop rapide, mais le film pouvait difficilement se passer d’une telle accélération pour ne pas être indigeste ou perdre son rythme émotionnel.


Non, ce dont il faut réellement passer outre d’un point de vue logique, c’est celle du temps. La fameuse question qui n’est posée que lors des 15 dernières minutes, mais qui définit l’ensemble du film. Il faut, je pense, accepter sa position paradoxale, ses contradictions et son aberration, pour ne prendre que sa portée émotionnelle. Et remarquer que la mise en scène et la structure du film sont admirablement cohérentes pour porter à flot cette idée profondément reliée à l’intime de Louise. Structure narrative en boucle, flashbacks qui s’intensifient au fur et à mesure de la compréhension du langage extra-terrestre, la théorie de Sapir-Whorf (la façon dont on percevrait le monde dépendrait du langage) est surtout ici pour mettre à nu le personnage de Louise devant son deuil et ses choix. Un choix d’acceptation du futur auquel on n’adhère pas forcément (si tant est que le choix soit effectivement existant si la situation se présentait), d’autant plus que l’un des deux aliens semble avoir fait le même (si l’on en croit le parti pris temporel du film), mais qui apporte indéniablement une force émotionnelle à l’ensemble. De trop peut-être ? C’est fort possible, mais qui laisse la possibilité de plusieurs interprétations.


Premier Contact est un film-somme ambitieux qui a peut-être trop voulu jouer au malin, mais il possède à mon sens un charme incomparable, une intelligence dans la mise en scène malgré une écriture pas toujours maîtrisée, qui a su allier cohérence émotionnelle et efficacité. Surtout, il contient cette étincelle thématique qui fera toujours la force du cinéma, celle qui interroge notre réel, qui nous pousse à s’interroger et à débattre. Celle qui fait que justement, le cinéma est lui aussi un langage.


Bonjour au langage.

Le 11 décembre 2016

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Antofisherb

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