Quatre ans après le provocant brûlot anar qui valut à Bertrand Blier la renommée, pourquoi ne pas réunir de nouveau le couple mythique Depardieu-Dewaere, a dû se dire le cinéaste - ou son producteur ? Carole Laure prend la place de Miou-Miou en femme frigide, et c’est reparti pour un tour.


Evidemment, quand on a mis la barre aussi haut, l’enjeu est de ne pas décevoir…


Le film s’ouvre sur un dialogue dans une brasserie. Drôle. Raoul (Depardieu) va brancher Stéphane (Dewaere) dont il a remarqué qu’il reluquait sa femme. Peut-être l’homme qui saura lui redonner sa joie de vivre ? Car Raoul, contrairement à la fourmi, est prêteur : ce qui lui importe c’est que sa femme soit heureuse. Stéphane accepte de s’y coller, sans grand succès. Seul un adolescent surdoué parviendra à redonner le sourire à la belle Solange.


Un argument qui rappelle furieusement Les Valseuses, où un ado boutonneux parvenait à faire grimper aux rideaux Miou-Miou, au grand dam des deux copains censément virils. Dans Les Valseuses, ils jetaient Miou-Miou à l’eau. Rien de tel ici : la femme a pris de l’importance, c’est même elle qui mène la danse, et nos deux machos finiront dépités, devant la grille de la propriété où Solange s’est faite soubrette. Les Valseuses s’employait aussi à ridiculiser tout ce qui, de près ou de loin, a de l’argent. Ici de même, avec le personnage de Beloeil (qui échoit à Jean Rougerie, abonné à ce type de rôle, qu’on pense par exemple au Choix des armes, d’Alain Corneau) et de sa grande bourgeoise d’épouse.


Même s’il se renouvelle peu, c’est dans le décalque de son succès que Blier réussit le mieux : soit toute la première partie, où Raoul et Stéphane s’évertuent à faire le bonheur de Solange, celle-ci tricotant, imperturbable et seins nus, le même chandail « chiné » à chacun. Le comique naît du contraste entre nos deux compères survoltés et l’indifférence absolue que leur oppose la jeune femme. Ainsi, dans la première scène au bistrot (avec une Sylvie Joly tout à fait inutile), alors que les deux discutent des conditions de « reprise » par Stéphane de la boudeuse, celle-ci ne semble en aucune façon concernée. A-t-elle un problème ou est-elle simplement « conne » s’interroge notre duo ? Une chose est sûre, c’est une emmerdeuse, et pas de seconde catégorie.


Bon, l’affaire se fait, et Solange débarque à Béthune chez Stéphane, ce qui nous vaut l’une des meilleures scènes du film : Stéphane montre fièrement sa collection complète du Livre de poche et tente de convertir Solange à la beauté de Mozart. Plus tard, chez Raoul, c’est le concerto pour clarinette qui suscite en celui-ci le lyrisme alors que Solange tricote, toujours impassible et toujours seins nus. La scène est un poil surjouée… de toute façon les deux acteurs cabotinent un max tout au long du film : comme chez Lautner avec Blier père et Ventura, il faut accepter, voire apprécier cet aspect. D’autant plus que ce duo d’acteurs est le principal intérêt du film, avec les dialogues, qui rappellent franchement Audiard, notamment ce tropisme avéré pour le mot "con". « Les méd’cins c’est des cons ! » lance Depardieu de son ton caractéristique. Plus loin, il expliquera au père Beloeil que son fils le considère comme un con. Etc.


Mais ne soyons pas pisse-froid : si l’on admet la resucée des Valseuses, le show permanent du duo Depardieu-Dewaere et les emprunts au couple Lautner-Audiard (notons que l’hommage aux Tontons flingueurs est assumé puisque Depardieu s’appelle Raoul), le film est souvent drôle, stimulant, en un mot plaisant. Jusqu’à, incluse, la bataille de petits suisses : la scène est jubilatoire, avec cette idée qu'a eue Blier de faire annoncer par Stéphane ce qui va suivre.


Ensuite ? Solange prend Stéphane sous son aile et le petit coquin va tenter d’en profiter. Comment choquer le bourgeois après Les Valseuses, s’est demandé Blier dont c’est là une préoccupation constante. En mettant en scène une histoire d’amour de Solange avec le gamin. Ce qui nous vaut une scène interminable, s’achevant par un coït hors champ. On n’ose penser, soit dit en passant, aux réactions, même en 78 (ne parlons pas d’aujourd’hui), si c’était Depardieu ou Dewaere qui s’était tapé une gamine de 13 ans…


Quoiqu’il en soit Blier défend son histoire, pour notre plus grand déplaisir : le film, dans sa deuxième partie, sombre dans le pathos, à mesure que le duo Raoul-Stéphane s’éclipse. L’apathique Carole Laure sort ses regards intenses, voire mouillés, et le film déraille. C’est longuet, malgré une belle scène : celle où Christian est passé de bouc émissaire à coqueluche de son pensionnat, ayant réalisé la chose prestigieuse, coucher avec une vraie femme.


Long, car de moins en moins drôle, et assez poussif dans son scénario : fallait-il, par exemple, proposer cette idylle entre Serrault et Madame Beloeil ? Juste pour le plaisir de déniaiser une grande bourgeoise et de cocufier l’industriel ? Fallait-il rendre Solange enceinte de Christian ? Juste pour défendre cette idée assez réac' que la seule chose qui rende heureuse une femme est d’enfanter ? Sur une trame qui démarrait bien, Blier semble s’être perdu en chemin. Depuis au moins une dizaine d’années, ce vilain penchant semble s’être accentué…


Un dernier mot sur Mozart, l’un des personnages du film. Solange y est imperméable, ce qui est une façon de la ranger dans la case « conne ». Certes, Blier n’épargne pas non plus notre duo : Stéphane est remis en place par le jeune Christian qui le renvoie à sa suffisance en suggérant que sa monomanie n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus intéressant. Car il y a aussi Schubert, et le spectateur peut constater que c’est pas mal du tout… Blier, qui décidément aime se citer d’un film à l’autre, s’amusera à reprendre le thème du compositeur obsessionnel dans Trop belle pour toi, précisément avec Schubert.


Bon. Blier avait fait mieux avec Les Valseuses, il fera mieux avec Buffet froid, délicieusement absurde, puis Tenue de soirée, aux dialogues inoubliables. Notons que ce dernier s’ouvre d’ailleurs par une scène du même type, où c’est cette fois Michel Blanc qui se fait agonir par Miou-Miou. On voit Depardieu, flou, approcher et c’est la torgnole puis une scène d’anthologie. Sur Préparez vos mouchoirs, Blier n’est pas aussi inspiré. Il reste fidèle, malgré tout, à son univers. A voir si l’on veut être exhaustif, dans un second temps, seulement après les grandes réussites citées dans cette chronique.


6,5

Jduvi
6
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le 1 mai 2022

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