Réalisé par Dan Trachtenberg, « Prey » qui constitue la preuve que ce n’était pas si difficile de faire un bon « Predator ». Il aura tout de même fallu attendre 35 ans pour qu’une suite parvienne à s’élever au niveau du tout premier, mis en scène par John McTiernan en 1987, dans un autre millénaire. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé, puisque entre 1987 et 2022, c’est pas moins de cinq films avec des Predator dedans, qui se sont succédés, sans jamais parvenir à retrouver l’étincelle des débuts.
Mais voilà, après toutes ces années, et toutes ces tentatives, nous est enfin proposé un remarquable Predator. En outre, et c’est peut-être ce qui lui a porté chance, il n’a pas dans son titre le nom de la franchise, le lifting est total. S’ajoute à cette formidable pièce d’action, particulièrement badass, une orientation réflexive, qui permet au métrage de s’élever au-dessus de la mêlée. Cette approche plus profonde n’est pas sans rappeler la critique d’une Amérique conquérante dans « Predator » et celle d’un pays en crise dans « Predator 2 ». Ainsi, « Prey » parvient à transcender son genre, le survival d’action, pour proposer une œuvre riche et pleine de sens.
Dans la forme, la recette Predator est ici récitée à la lettre. Du début à la fin, Dan Trachtenberg respect avec minutie une formule qui fait merveille. Le récit prend son temps, nous immergeant dans une Amérique précoloniale, par le biais d’une atmosphère qui fonctionne parfaitement, et ça fait du bien. Il est possible dès lors de dresser des parallèles avec « Predator » premier du nom, avec cette forêt d’Amérique latine remplacée ici par la forêt d’Amérique du Nord. Ou bien encore le commando de bérets verts substitué par des guerriers natifs. Quant aux narcotraficants, ils prennent la forme de trafiquants de fourrure, des Français de surcroît, cocorico !
Ensuite, le scénario retravaille les péripéties dans un ordre identique, en faisant un peu plus la part belle au Predator, et c’est tout, la magie opère. « Prey » a compris ce que les suites de 2010 et 2018 ont complètement zappées. Le Predator doit rester une entité mystérieuse, il ne faut pas la dévoiler trop rapidement et en foutre à toutes les sauces. Seulement une créature, de surcroît plongée ici au cœur d’un récit initiatique, suffit à créer une tension palpable, qui rend le métrage haletant et permet donc de mieux capter l’attention. Cette gestion fonctionne parfaitement, et l’attente qui est composée se voit ensuite récompensée par une sincère générosité, et voilà.
De plus, là où le premier film était une allégorie à peine masquée des excès de l’ère Reagan, et d’un américanisme bidon hors de contrôle, « Prey » en adopte le contre-pied. Il prend pour protagonistes les vrais Américains, issus de ces tribus natives qui arpentaient ces terres depuis des milliers d’années, bien avant que ça s’appelle l’Amérique. Dans une ère où nous regardons le passé avec difficultés, face à ses erreurs, il est salutaire de voir évoquer cela dans une œuvre artistique populaire. La manière dont c’est mis en avant permet à la fois de rappeler que les populations étatsuniennes actuelles vivent sur des terres volées, et, en même temps, le film rend hommage aux peuplades qui se sont fait spoiler et massacrées.
Après tout, le cinéma a toujours osé ce genre d’exercice, et ce n’est pas parce qu’on est dans un film Fantastique orienté Action, que l’on ne peut pas parler de sujets qui fâchent. « Predator 2 » en faisait de même, sous l’angle de la dystopie, et ce n’est peut-être pas un hasard si « Prey » s’octroie un petit clin d’œil à cette suite en particulier. Car oui, le métrage de Dan Trachtenberg se place dans la continuité directe des deux premiers opus. Il utilise ainsi un biais visuel pour faire référence au deux, quant au premier volet, et bien, l’ensemble du film le cite sans discontinuer. Mais ce n’est pas sur le mode du fan service, non, il réutilise simplement les codes de l’univers, pour tout bonnement appliquer la recette offerte par John McTiernan.
Le métrage revêt de nombreuses autres métaphores, à commencer par celle du féminisme, car, si la protagoniste est une jeune native du XIXe siècle, Naru, qui doit elle aussi subir des humiliations à cause de son sexe. Il n’est pas un mystère que les sociétés « amérindiennes » étaient basées sur un système patriarcal fort. Cela permet, tout en étant historiquement correct, d’effectuer un parallèle avec ce que c’est que d’être une femme dans les années 2020. Bien entendu #metoo est passé par là, et « Prey » est certainement l’une de ses nombreuses résonances.
La personnage, réduite à sa condition de femme, souhaite devenir une guerrière, mais subit les quolibets et humiliations de ses pairs masculins. C’est ainsi que « Prey » prend la forme d’une sorte de récit initiatique, durant lequel Naru, excellemment interprété par Amber Midthunder, va devoir se révéler une combattante redoutable pour sa propre survie, mais aussi pour ses proches. Le métrage nous offre ainsi une solide métaphore du plafond de verre, que Naru explose littéralement dans un déluge de violence brutale et sans concession, face à un adversaire puissant, qu’est le prédateur intergalactique.
La menace permanente d’une nature sauvage et celle planante du Predator prennent de fait un sens évocateur tout autre. C’est d’ailleurs seulement la seconde fois qu’une femme se retrouve seule face au Predator, la première fois c’était dans « Alien v Predator » (on peut reprocher beaucoup de choses à Paul WS Anderson, mais pas son progressisme). Néanmoins, dans ce film l’héroïne affrontait plus un Alien, ce qui correspond en outre à l’une des normes de cette saga. Donc, on peut presque le voir comme la toute première femme se mesurant à un Predator, mano a mano, au Cinéma. Pour rappel, dans « Predators », le personnage d’Alice Braga se faisait sauver par Adrian Brody, qui affrontait seul le Predator. Il est ainsi possible ici d’apercevoir l’évolution du cinéma Hollywoodien en douze ans.
Pour ce qui est du film en lui-même, c’est un défilé total. L’ambiance est intense, la menace du Predator qui rôde est permanente, l’action est fluide, les séquences chorégraphiées sont impressionnantes et elles donnent aux combats un dynamisme puissant. Mais surtout, c’est extrêmement généreux. Petit plus, « Prey » se présente comme particulièrement brutal (surtout lorsque l’on sait que c’est produit par Disney). Ça tranche et ça tabasse sévère, d’ailleurs, cette brutalité triomphe en grande partie grâce au charisme de Naru et à la prestance du Predator sauvage, qui, il faut le dire, en impose.
Il se dégage de lui une dimension bestiale bien plus marquée que dans les précédents volets de la saga, ce qui en fait l’un des plus iconiques. C’est même la première fois qu’il est mis en scène avec autant de soin, dans un savant mélange de mystère et d’expositions. Il y a un équilibre bien trouvé entre le montrer un peu et le montrer beaucoup, et ça marche, parce que tout simplement, c’est comme ça qu’il faut faire. Surtout, ça réserve des séquences absolument épiques, qui remplissent toutes leurs promesses. Et sur ce point, il est à noter que cette générosité, dont fait preuve Dan Trachtenberg, elle est sans égale dans les différentes suites de la saga.
Contrairement à la franchise Alien, qui a sombré dans les limbes de la puanteur cinématographique (le dernier bon film c’est « Alien Resurrection » en 1997, c’est dire), la saga Predator vient s’imposer comme une franchise sûre, dont l’usage est encore possible pour narrer des récits passionnants. Il n’est même pas nécessaire d’être original, car si on prend le scénario dans sa forme épurée, « Prey » c’est une copie carbone de « Predator » et, pourtant, le métrage de Dan Trachtenberg nous bonit autre chose. En vrai, au cinéma, la forme on s’en fout un peu, ce qui compte c’est le fond et le soin apporté à la construction d’un récit, peu importe le genre.
C’est là l’une des constantes du Cinéma, ou même de la littérature en général, on peut nous montrer mille fois mille… non, on peut nous montrer une fois mille histoires, non… on peut nous montrer une fois la même histoire, oui ça, on peut… mais ce n’est pas ça… on peut nous montrer mille fois la même histoire, mais on ne peut pas nous montrer mille fois mille même histoires ! En fait, tout ce dont ça dépend, c’est l’approche avec laquelle on nous la raconte. Le contexte, le décor, les personnages, l’ambiance, l’atmosphère, le message, tout c’est un dosage à chercher, et il demeure visiblement possible de le trouver. Cette cinquième suite en est le parfait exemple.
« Prey » c’est à la fois le « Predator » de 1987, mais il existe de manière autonome comme le « Prey » de 2022, le seul et l’unique. Il brille dans sa quête d’une identité propre, sans essayer de se raccrocher aux wagons, ce qui ne l’empêche pas pour autant de faire quelques références discrètes ici et là, et ça, c’est presque un tour de force. La preuve en est, personne n’y est parvenu en 35 ans… C’est dire. Le métrage de Dan Trachtenberg s’impose ainsi comme ce qui constitue certainement la meilleure suite qu’il était possible d’offrir à un chef-d’œuvre massif, tel que le « Predator » de John McTiernan, et ça, on ne peut qu’en être admiratif.
-Stork_