The Living-room war… C’était l'expression employée à l’époque pour décrire le premier conflit majeur de l’histoire à être massivement diffusé sur les petits écrans. La guerre à 15 000 kilomètres du foyer était maintenant disponible à toute heure sur son canapé. C’est dix années plus tard, après la conférence de la Foire du livre de Francfort en 1984, que Neil Postman écrira Se distraire à en mourir. Essai dans lequel il analyse en partie comment le journal télévisé utilise des codes dramatiques (musique, intros, plans de caméra, durées réduites des plans) pour présenter des thèmes graves et sérieux n’ayant d'ailleurs aucune cohérence les uns avec les autres.


La guerre d’Irak perfectionnera ce théâtre télévisuel des informations, et nous nous retrouvons aujourd’hui au paroxysme de cette tendance. Je pense ainsi que le film est un beau miroir de cette réalité moderne, comme l’étaient Funny Games, Caché et surtout Nightcrawler, qui dépeint l’obsession morbide du parvenu face à la potentielle gloire médiatique et au choc diffusé.


And now…


Primetime est le premier long métrage de fiction de Lance Oppenheim, avec Pattinson en Chris Hansen. Il est écrit par Ajon Singh, produit notamment par A24 et la société de Pattinson. Il était en compétition à la Mostra de Venise 2026 et il est sorti en France le 23 septembre, distribué par Metropolitan Filmexport. Le film est tiré d’une histoire vraie et Chris Hansen, le présentateur, ainsi que son show To Catch a Predator sont réels. L'émission a été diffusée du 11 novembre 2004 au 28 décembre 2007, et est facilement regardable sur YouTube.


Tout part originellement d’une adaptation de l’article de presse d’Esquire datant de 2007, Tonight on Dateline This Man Will Die (écrit par Luke Dittrich). S'ensuivit une cynique blague de la femme du réalisateur qui lui offrit une vidéo caméo avec Chris Hansen (le vrai), mettant en scène sa fameuse émission félicitant Oppenheim pour la sortie de son documentaire Spermworld. Troublé d’avoir été, bien qu’ironiquement, associé à l'un des prédateurs du show, et que Hansen soit devenu sa propre caricature, Oppenheim, ayant rencontré Pattinson pour un autre projet, lui montra la vidéo par amusement. Pattinson en parla à sa productrice, et ils le choisirent pour réaliser le scénario déjà écrit.


L’histoire retrace donc l’ascension et l’acmé d’une émission de NBC, To Catch a Predator (Predator), lors des grandes séries télé massives comme Lost, en compétition avec la téléréalité de cette époque, en plein essor.


Ce qui est évident de prime abord, c'est qu’aucun des personnages ne chasse réellement les pédocriminels par bonté d’âme, mais plutôt par nécessité personnelle. Cette chasse n’est pas une fin mais un moyen pour Decoy Dan d’obtenir sa carte du syndicat des acteurs (la SAG), pour Andie la productrice d’obtenir la reconnaissance et la place qu’elle mérite dans un monde médiatique sans vergogne, pour le dirigeant de NBC, Jeff Zucker (qui joue son propre rôle), de faire monter les audiences (malgré son manque d’enthousiasme assumé pour l’émission) et pour Hansen d'accomplir une curieuse double mission. La première étant d’obtenir une crédibilité accrue dans son noyau familial et de son couple décadents et instables, visant la consécration comme étoile montante de la télévision, et atteignant les plus hautes sphères médiatiques du pays. Il me semble bien qu'en France les figures télévisuelles n’ont pas autant de respect public et d’importance sociale qu’aux États-Unis. Et je pense à Outsider d’Howard Becker, où Hansen jouerait l’entrepreneur de morale par l’application de la morale, justifiant l’existence de sa fonction de journaliste pour obtenir le respect. La télévision et les médias se retrouvent alors comme cet entrepreneur se justifiant d’une morale intacte et inébranlable quant à la chasse télévisée d’êtres humains criminels. Dans la revue universitaire Law, Culture and the Humanities, il est montré que l'émission se targuait d’être un outil de prévention pour les parents. Elle invitait le spectateur à s'identifier au parent inquiet.


L’autre raison de cette chasse chez Hansen, assez artificielle à mon goût, c’est le traumatisme et la culpabilité d’un reportage filmé en Inde (dans la vraie vie au Cambodge) sur la disparition et le meurtre d’enfants. Thème d'ailleurs partagé dans le film Civil War : la responsabilité du journaliste face aux horreurs dont il est le témoin. Je la dis artificielle car, bien que le film soit inspiré d’une histoire vraie, Oppenheim nous refourgue ici de drôles de séquences horrifiques, plongeant notre antihéros dans une psychose de plus en plus envahissante. Je ne sais pas si cela est nécessaire, et Hansen ne semble pas se soucier de ce trauma durant les trois quarts du film. Il apparaît presque comme un mobile pour justifier l’obsession finale d’attraper son MacGuffin, la whale, la grosse baleine dans les hautes sphères de l’administration américaine, pédophile cynique la nuit, plaidant comme procureur le jour sur certains dossiers incluant l’Investigation and Prosecution of Child Sexual Abuse…

Ironic, isn’t it?


Au-delà de ça, la photographie est divine, et cela faisait un certain moment que je n’avais pas été subjugué par la qualité et l’originalité photographique d’un long métrage récent. Il a été tourné en vidéo numérique en basse lumière, puis tiré sur pellicule 16 mm en postproduction pour abîmer l'image. Les lumières bavent, les couleurs sont vibrantes, saturées, puissantes, les contrastes sont élevés et le bruit est important. Le fait de filmer principalement de nuit crée une drôle d’atmosphère, comme coincée dans une angoissante nostalgie. Ce grain argentique contraste d’ailleurs bien avec les séquences en DV, reprenant diégétiquement le point de vue de la télévision et permettant de nous mettre, de façon perverse, à la place du spectateur devant son émission ; l'on en revient encore au cinéma de Haneke et à la relation d’une réalité brute réduite à l’état de spectacle.

La séquence finale est d’ailleurs très intéressante. Elle se base sur un autre fait réel, le suicide de Bill Conradt (page Wikipédia disponible en anglais). C’est le siège de la police autour de la maison de la whale, qui est orchestré comme un véritable tournage où les symboles policiers se confondent et fusionnent pour créer un grand spectacle audiovisuel. C'est comme une métaphore plastique où les projecteurs, les talkies-walkies, le matériel ainsi que les générateurs électriques se mêlent pour ne former qu’un grand plateau de cinéma, où tout le monde s'active pour filmer, et où le prédateur serait l’antagoniste principal. Sur la vraie scène de crime (littéralement), les équipes de NBC ont photographié et filmé le corps et l'arme et un policier sur place a même déclaré : « That'll make good TV ». Selon le procureur Galen Sumrow, l’opération aurait été un échec car le planning de l'opération de police a été décidé par celui… de l'émission de télé... Cette traque finale prend par ailleurs place en pleine nuit sous une pluie torrentielle, et au même moment, le maître chanteur, journaliste du National Enquirer, met à exécution son plan de chantage (ce qui arriva dans la vraie vie quelques années plus tard). Bien loin de moi l’idée selon laquelle le film devrait répéter névrotiquement les schémas des faits réels, je le mentionne surtout pour souligner le spectacle hollywoodien que nous offre Oppenheim, parfois peut-être maladroit.



Les acteurs sont convaincants dans leurs rôles, bien que Pattinson ait cette tendance hollywoodienne aux cris et à la folie grandiloquente. Il me semble bien que la "vrai" folie soit tout de même plus discrète, moins clichée ; il n’y a qu’à voir les séries photographiques de Depardon.


J’ai donc apprécié le film, il me semble techniquement fort bien réussi et intéressant d’un point de vue formel. Il offre une photographie oppressante, obscure mais vibrante, dont les changements plastiques au sein de la diégèse servent la narration. Mais je pense que, contrairement à Haneke, il utilise cette mise en scène pour capter l’attention, pas pour questionner. Les inserts horrifiques en sont les principaux témoins. Ils en sont presque grotesques, et le propos reste amené avec de gros sabots et semble vouloir créer lui-même un récit envoûtant et impressionnant, doté d’une force dramatique plutôt qu’intellectuelle. Il est complice de ce spectacle en le reproduisant, en l'aimant. Il sert cette société de spectacle plutôt qu’un questionnement sincère, à l’image même de Hansen ayant récemment déclaré ne rien regretter. D'ailleurs Oppeneheim a reçu ces félicitations d'Hansen car il était lui-même fan de l'émission. Le film semble donc être plutôt une aubaine de passioné adapte de la télévision plutôt que d'un artiste ayant quelque chose à dire sur la relation de l'industrie du spectacle et de sa place dans nos vies modernes.

Pour le mot de la fin, je dirai comme Hansen lors de son visionnage du film « I'm not sure what the point of it was ».


SimonLC
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le 26 sept. 2026

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