Bienvenue chez Ciné-Sophia, l’unique endroit où l’on ose affirmer que s’il y a bien un film qui prouve que le cinéma espagnol des années 80 ne se résumait pas aux vestons colorés de Pedro Almodóvar, c’est Prison de cristal (Tras el cristal) d’Agustí Villaronga. Imaginez un instant : Immanuel Kant et Friedrich Nietzsche s’installent dans une salle de cinéma, pour échapper à des températures caniculaires. Moins de dix minutes après le générique, Kant a déjà vomi sa choucroute métaphysique et Nietzsche applaudit frénétiquement en criant que « c’est exactement ce qu’il voulait dire, mais en mieux ».
Le pitch ? Klaus, un ancien médecin nazi pédophile, survit à une tentative de suicide pour se retrouver paralysé dans un poumon d’acier — une magnifique boîte de conserve high-tech qui lui sert de cage dorée. Débute alors un huis clos poisseux lorsqu’un jeune homme, Angelo, se propose comme infirmier. Angelo n’est pas là pour administrer du Doliprane ; il est là pour cloner la perversion de son maître.
C'est ici que Villaronga commet l'audace ultime : transformer un film d'horreur psychologique en une expérience de pensée radicale sur la contamination du Mal.
Dans sa Métaphysique des mœurs, ce cher Immanuel Kant nous expliquait doctement qu’il faut toujours agir de telle sorte que la maxime de notre action puisse être érigée en loi universelle. C’est mignon tout plein sur le papier. Mais transposez cela dans la villa espagnole de Klaus : Angelo prend la maxime du vieux nazi (torturer et détruire l'innocence) et décide de l'universaliser sous les yeux de son créateur impuissant.
Le film devient une démonstration par l'absurde de ce que le psychanalyste Jacques Lacan appelait "Kant avec Sade". La loi morale s'inverse de manière si géométrique et rigoureuse qu'elle en devient comique, pour peu qu'on ait un humour très, très noir. Angelo applique le devoir pour le devoir... mais le devoir de cruauté. Devant son écran, Kant aurait probablement déchiré sa Critique de la raison pratique pour ouvrir un élevage de chèvres en Forêt-Noire.
C’est là que Nietzsche entre en scène avec sa fameuse Volonté de puissance. Le philosophe au gros dos nous répétait que la vie n’est pas une quête de bonheur, mais une tension pour dominer et s'auto-dépasser. Dans Prison de cristal, Villaronga pousse le concept dans ses retranchements les plus ridicules et profonds : la volonté de puissance survit-elle quand on est branché sur secteur ?
Klaus, le "Surhomme" déchu, ne peut plus bouger un cil. Sa seule puissance réside dans son regard, à travers la vitre de sa boîte en métal. Angelo, en devenant le bourreau de son propre bourreau, croit accomplir sa propre libération nietzschéenne, s'affranchissant de la morale des esclaves. Sauf qu'en copiant servilement les rituels macabres du nazi, il ne devient pas un Übermensch (Surhomme) ; il devient juste un stagiaire un peu trop zélé qui applique le manuel de l'entreprise à la lettre. C'est la bureaucratie du crime érigée en art plastique.
Prison de cristal n’est pas un film agréable. Ce serait comme qualifier une rage de dents de « distraction du dimanche ». Mais c’est un film philosophiquement fascinant parce qu’il pose une question que peu d’œuvres osent regarder en face : le mal est-il un accident de l’histoire ou une maladie transmissible ?
Villaronga ne répond jamais clairement. Il préfère enfermer la question dans une cage de verre, puis nous laisser contempler notre propre reflet à travers elle. Et c’est précisément là que le film devient inoubliable : lorsqu’on réalise que le monstre n’est peut-être pas derrière la vitre, mais du même côté que nous.