Sans jamais se renier depuis plus de 40 ans, André Téchiné compose une oeuvre très personnelle, sur des sujets qui le touchent, qu’ils soient personnels ou contextuels. Il se veut  surtout un témoin actif, puisque chaque film repose sur sa propre analyse des faits et de son empathie vis à vis de ses personnages aux fêlures non feintes. En 1979 par exemple, il a su exprimer mieux que quiconque l’intériorité de la fratrie Brontë. Deux ans plus tard, avec “Hôtel des Amériques”, le couple Deneuve/Dewaere aspiraient le spectateur dans les tréfonds humains. Un brin nostalgique, ce sont les émois amoureux de deux jeunes garçons dans les années 50 qui faisaient hoqueter les coeurs avec “Les roseaux sauvages” et en 2007 l’introspection sur le traumatisme sociétal que provoqua l’arrivée du SIDA dans les années 90 nous bouleversait. 4 décennies, 4 films phares, mais il y en aurait  tant d’autres à citer (“Souvenirs d’en France”, “La Matiouette”, “Rendez-vous”, “Ma saison préférée”, “Loin”, “Les égarés”...).


L’empreinte Téchiné sur le cinéma français est donc très forte, et nombre d’émules de la jeune génération se sont inspirés de son efficience cinématographique, où l’apparent ascétisme technique (mise en scène en tête) cède la place à l’essentiel, le sentiment brut. Téchiné triture ses héroïnes et héros, tous nimbés de leurs contradictions et de leur passion. Ils sont palpables, accessibles et de fait toujours proches.


Il n’est jamais aussi bon  également que lorsqu’il focalise le récit sur un duo, amoureux (Deneuve/Dewaere, Binoche/Wilson, Béart/Ulliel…) ou non (Deneuve/Autueil, Adjani/Grégory, et récemment encore Deneuve/Canet…) à laquelle il ajoute au moins une tierce personne en mode catalyseur. C’est le schéma retenu pour “Quand on a 17 ans”.


Mais ce qui surprend de prime abord avec ce film c’est cette légèreté qui l’imprègne, même dans la gravité. Et ce n’est pas seulement la présence explosive des deux jeunes acteurs (j’y reviendrais plus bas) qui lui donne un côté aérien, mais bien la manière de filmer et donc d’appréhender l'histoire. Comme si le réalisateur retrouvait une nouvelle jeunesse. “Quand on a 17 ans” est temporel, bien ancré dans son époque. Téchiné joue intelligemment sur plusieurs tempos dont le décor (la montagne) souligne bien les reliefs (chaque type de scène à son domaine de paysage ou de lieu). Même type de réactivité avec un montage énergique (surtout sur la première partie), un excellent sens des cadrages, les variations de lumière et une bande originale ambivalente, entre symphonique mélodie et chants punchy. Voila un environnement propice à ce qui se passe à l’écran.


Damien et Thomas, adolescents en retrait social dans leur lycée, vont peu à peu apprendre à s’apprivoiser le temps d’une année scolaire. Le film calque d’ailleurs l’action sur quatre trimestres, des saisons froides de l’hiver à l’été irradiant de lumière. Et il en va du temps qui passe comme des hommes, puisque nous voyons se transformer sous nos yeux la relation de  ces deux jeunes hommes, autant que les sentiments qui les animent. Téchiné ne fait pas dans la guimauve. Entre la période des meilleurs ennemis du monde (“Je ne veux pas être vu avec toi”), celle des doutes (“Moi aussi j’ai peur”) et la dernière partie (à découvrir), chaque situation est d’un réalisme tel, qu’elle semble relever d’un vécu, ou plutôt Téchiné d’emprunter beaucoup  au vécu de certains. Ce sont autant de moments rares et intenses, mais surtout profondément bouleversants qui sont évoqués sans jamais être boderline (graveleux) ou too much (nunucherie). Et toutes les émotions ainsi comprimées, qui ne cessent de s’accumuler, provoquent au générique de fin, un véritable relâchement, un bouffée de bonheur incroyable.


Damien est joué par Kacey Mottet, le regard gourmand, le sourire radieux, il apporte à son personnage tout le feu intérieur qui l’anime, sa prestance est remarquable. Tout autant que celle de Corentin Fila (Thomas) qui bien que plus posé, n’en dégage pas moins par son incroyable charisme, une maturité de jeu surprenante. Entre la fougue et le tempérance que sont ces deux individualités, Sandrine Kiberlain, en mère inquiète et très présente pour son fils, trouve là son meilleur rôle, elle est parfaite. Avec son accoutumée pudeur, Téchiné la fait entrer dans son cercle très privé d’actrices, qui, d’Adjani, Pisier, Deneuve, Binoche, Bonnaire, Béart…, a laissé au cinéma français ses plus beaux rôles de femmes.


Avec “Quand on a 17 ans”, l’approche de l’homosexualité (le premier émoi, l’isolement, le déni, les craintes d’avenir, le contexte scolaire ou familial…), est évoquée avec beaucoup de finesse et de justesse…  C’est non seulement un film beau à pleurer, mais plus assurément un beau d’amour à rêver.

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le 7 avr. 2016

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Fritz Langueur

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