Un bus. Avril 1941. Direction Belgrade.
Et dedans : l’humanité dans un "petit format", celle qui s’engueule pour une place, pour un prestige imaginaire, pour un respect qui ne coûte rien puisqu’il n’existe pas.
Qui chante là-bas ? commence comme une comédie de personnages : un ivrogne, un soldat fanfaron, un bourgeois sûr de lui, un hypocondriaque, un jeune couple… bref, un casting parfait pour faire monter la température d’un habitacle déjà trop petit.
Tu ris parce que chacun joue à être quelqu’un. Mais le bus, lui, s’en fiche. Tout le monde s’agite comme si l’Histoire n’existait pas (la guerre qui approche). Comme si la route était infinie et douce. Comme si "demain" n’avait pas de dents.
Alors on se bat pour des détails, on fait les malins, on se donne de l’importance, on se raconte qu’on contrôle la situation pendant que le contexte, lui, avance.
Et puis il y a eux : les deux musiciens roms. Au début, le film les présenté presque comme un élément "folklorique", un décor sonore qu’on tolère. Sauf que petit à petit, tu comprends qu’ils sont autre chose : pas des sages, pas des saints, pas des mascottes. Des témoins. Ils chantent comme si le monde était déjà en train de partir en morceaux. Et surtout : ils restent justes quand tout le monde se trahit.
Ce que j’adore, c’est que la mise en scène ne force pas le symbole. Elle laisse le grotesque venir de lui-même : la vanité, la lâcheté, le besoin d’être reconnu par des gens qu’on méprise.
Le bus devient un petit pays roulant : petites hiérarchies, coalitions absurdes, humiliations gratuites et cette croyance incroyable que que "ça va aller", que "tout va continuer".
Et quand la fin arrive, elle ne conclut pas : elle tranche. Pas de morale. Juste un fait : un groupe peut aller vers la catastrophe en restant occupé à ses petites querelles. On est le 5 avril 1941. Le bus roule. Le reste approche.
Bref : c’est un film hilarant et c’est un film de deuil. Une farce qui a l’élégance de ne pas trop ricaner. Et un film culte parce qu’il a compris un truc simple : les sociétés ne s’effondrent pas toujours en faisant du bruit. Parfois elles s’effondrent dans une ambiance de "non mais ça va, détends-toi". Et pendant ce temps, quelqu’un chante.