Ram chaahe Leela chaahe Leela chaahe Ram

Difficile de réprimer son enthousiasme au sortir du film de Sanjay Leela Bhansali qui, faute d’avoir le sens de la mesure, a indéniablement celui du spectacle. Nous prouvant plus que jamais que l’œuvre de Shakespeare est intemporelle et universelle, Ram-Leela transpose en grandes pompes Roméo et Juliette dans l’Inde moderne. Le résultat a certes des relents d’hétérotopie, mais le sentiment d’anachronisme persistant qui en découle dégage un charme singulier.


Capulet, Montaigu. Rajadi, Sanera. Le bras de fer de deux familles délimite et isole le drame dans un huis-clos d’influences qui se marie difficilement avec les réalités du monde contemporain. En ce sens, on a volontiers l’impression de s’attarder dans le siècle dernier, ce que la place accordée aux rites et traditions viendra copieusement renforcer. Pourtant, tout le reste clame haut et fort son inscription dans notre époque, des téléphones portables aux activités douteuses de Ram en passant, surtout, par le portrait des rapports amoureux. Adieu, naïve Juliette ; adieu, prude Roméo. Ranveer Singh et Deepika Padukone se font les figures séduisantes et éclatantes d’une idylle de notre temps.


Il est, pour tout dire, presque déstabilisant de trouver dans ce blockbuster bollywoodien, catégorie que l’on associe presque automatiquement à une mièvrerie exacerbée, a fortiori s’agissant d’une adaptation de Roméo et Juliette (pièce qui, si elle ne manque pas de doubles-sens, a souvent fait l’objet d’interprétations beaucoup plus chastes), une peinture bien plus juste et lucide de l’effronterie de la parade amoureuse moderne que dans la plupart des productions occidentales. Il est là, le véritable jeu du chat et de la souris ; celui qui s’amuse, celui qui provoque, celui qui lance chaque regard comme un défi, qui n’a pas peur des mots ni des corps. Assoiffé et brutal, fier et burlesque, il fait passer sur le visage de nos tourtereaux des émotions d’une délicieuse complexité.


Ram-Leela, en effet, n’hésite pas à faire preuve d’une succulente autodérision qui fait cruellement défaut à tant d’autres romances. Rendue évidente, notamment, dans les chorégraphies de Ishqyaun Dhishqyaun ou de Tattad Tattad, et dans les cris et évanouissement des jeunes filles au passage de Ram, elle insuffle à l’ensemble un humour qui, en plus d’assurer le rôle traditionnel de contre-pied du tragique, confère au spectateur cynique le détachement nécessaire pour rendre les enjeux amoureux tolérables. En particulier, elle donne un visage humain et familier à des personnages qui risqueraient, sans cela, d’être emblématiques à en paraître archétypaux et paresseux. Et puis, tout simplement, les rires qu’elle provoque contribuent très physiquement au dynamisme formidable qui imprègne l’œuvre.


C’est qu’au-delà des regards ludiques et brûlants que s’échangent nos deux héros, l’ensemble du film dégage une énergie rafraîchissante. La vivacité des costumes et décors, le rythme des chorégraphies et chansons, le jeu des acteurs secondaires et des figurants occupés dans des arrière-plans que l’on découvre toujours plus riches… Les moyens ont été mis dans ce long-métrage, et cela se voit, notamment à ces compositions époustouflantes et saturées dont les blockbusters indiens ont le secret. Car Ram-Leela nous offre avant tout des images sublimes, que ce soient les gros-plans sur les yeux de Deepika Padukone rougis par l’encens et l’émotion, ou les plans larges et colorés du festival de Holi ou de Dusshera. Le tout est porté par une bande-son remarquable, dont les accents tantôt envoûtants, tantôt comiques restent longtemps en tête (j’en suis à 7 semaines de convalescence).


Malgré tout, on ne peut nier que le film fait preuve d’un certain nombre d’excès et d’incohérences. Au titre des excès, notamment, l’intrigue secondaire concernant le fiancé de Leela, personnage franchement ridicule planté là pour servir de commentateur extérieur mais avant tout de caution bouffon… Si Ram ou Leela avaient pu arracher quelques sourires avec leurs pitreries, les railleries sans finesse attachées à ce personnage portent à moins d’indulgence. De même, certains effets de mise en scène se révèlent un peu trop grandiloquents. Si, dans la première moitié du film, pareilles exagérations pouvaient se noyer dans l’autodérision ambiante, leur usage pour certains moments-clefs à l’approche du dénouement tragique laisse peu de doute sur le premier degré qu’il faut leur conférer, et qui paraît soudain gênant.


C’est que, en dépit de tout le second degré dont l’on peut vouloir s’armer, il reste une sensibilité particulière du public occidental qui a bien du mal à s’accorder avec les succès populaires d’Inde ou de Chine. Aveugles aux manies de nos propres réalisateurs, qui par la force de l’habitude nous lassent plus mais nous exaspèrent moins, nous sommes en revanche (et c’est naturel) beaucoup plus réticents aux biais artistiques d’autres cultures, qui bouleversent nos conceptions et systèmes de valeurs, en somme notre éducation. Pour beaucoup, le concept même de film avec chansons et chorégraphies est d’ailleurs un frein suffisant. Il est donc bien difficile de mon point de vue européen de déterminer si ces manies de réalisation sont des maladresses ou si c’est simplement mon propre seuil de tolérance à la différence qui est atteint, mais il est certain qu’une bonne partie du public occidental s’est perdu aux mêmes carrefours que moi.


Au-delà, il faut admettre que toute la seconde partie du film, au-delà de l’entracte, est globalement plus faible. D’abord parce que, comme c’est le cas dans beaucoup d’œuvres de tous genres et sur tous supports, l’intrigue se resserre progressivement, et les libertés humoristiques ou créatives que l’on pouvait s’accorder plus tôt disparaissent au profit de l’intrigue tragique. Ensuite, et c’est là le véritable point noir du film, parce que les personnages font soudain preuve d’une incohérence émotionnelle bien pratique. C’est que Ram et Leela se sont brouillés sur un malentendu, et que plutôt que de profiter de notre 21ième siècle hyper-connecté pour envoyer un sms d’explication à Leela, Ram préfère laisser la confusion régner et l’incompréhension se propager jusqu’à prendre de sombres conséquences, ce tout en se laissant aller à un sentiment d’impuissance. Et c’est sans compter son changement subit d’attitude et d’objectifs encore un peu plus tard.


En définitive, Ram-Leela est certes loin d’être parfait, et à une première partie enthousiasmante succède une seconde partie qui s’embourbe dans ses enjeux. Cependant, ce métrage étant un spectacle de divertissement avant toute chose, il réussit sans mal à atteindre cet objectif avec ses chorégraphies dynamiques, ses chansons mémorables, sa mise en scène grandiose et les excellentes performances de ses sublimes acteurs. Ram-Leela est avant tout un plaisir pour les yeux et les oreilles, qui ne manquera pas d’agiter quelques émotions bien que l’intellect reste en retrait – le cinéma ne peut être fait que de Tarkovski et d’Herzog, et c’est tant mieux ! Ramené à son genre et ses conditions de production, on peut sans trop prendre de risques avancer que c’est parmi ce qui se fait de mieux en termes de blockbuster bollywoodien moderne (mais Sanjay Leela Bhansali avait-il encore ses preuves à faire après avoir réalisé le légendaire Devdas ?). Et si l’on n’ira certainement pas voir ce film pour se faire une idée du pays lui-même (hélas globalement bien moins progressiste et à l’aise dans ses rapports sociaux que l’on serait tenté de le croire en se référant au film), il est en revanche assez représentatif de son cinéma populaire et de ce qui peut faire rire, rêver, pleurer dans les salles indiennes… et pas que.

Shania_Wolf
8

Le 27 août 2017

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