Il est dommage que Rebuilding ait un titre à ce point programmatique. Avec ce participe présent initial, le film est dès le début investi d’une valeur inchoative ; il annonce une action qui commence, se met en branle, sur le mode de la progression. Passées les cinq premières minutes, à partir du moment où le carton apparaît, le film ne consistera plus qu’à montrer la « reconstruction » en cours. Et rien ne pourra vraiment l’arrêter – « la lala la la, il ne peut plus rien nous arriver d’affreux maintenant », pour reprendre Red is Dead.
On peut le regretter, parce que Rebuilding est rarement aussi fort que dans les quelques plans qu’il accorde aux troncs carbonisés de ce qui a dû être une immense forêt. Ce sont ainsi les arbres morts qui appellent les rares temps morts de cette histoire, les quelques respirations d’un récit qui, autrement, déroule, inarrêtable, son plan en trois parties. Il y a dans ces pauses quelque chose de tellement étonnant que la mise en scène elle-même en est perturbée. Alors qu’ailleurs la caméra ne prend aucun risque et ne filme quasiment jamais ses personnages de loin, – sinon pour les inscrire brièvement dans un beau paysage, – dès lors que Dusty se rend sur son terrain, on sent le regard du réalisateur plus incertain, plus sobre aussi. Il n’y a dans ces images aucun pathos, aucun lyrisme, aucun goût pour la ruine naturelle, aucune envie de la trouver belle. Parlant des minables poètes qui s’extasiaient en bavant devant les cheminées d’usine, Georges Bataille les qualifiaient de « très misérables esthètes » incapables de voir dans ces constructions « la révélation d’un état des choses violent ». Max Walker-Silverman ne donne pas là-dedans pour montrer la terre de cendres et de poussières. L’ouverture, en retardant l’introduction du protagoniste, en ne révélant pas immédiatement son visage, préfère l’image documentaire, caméra à l’épaule, sans commentaires ni dialogues, de travailleurs déblayant les restes de la maison. Plus tard, quand Dusty et sa fille se rendent sur ce qu’il reste du ranch (rien), ils sont montrés de loin, emprisonnés au milieu des arbres noirs, dans une succession de plans fixes et pas raccords. C’est la seule marque, dans le film, d’un incendie que Max Walker-Silverman ne montrera jamais et dont les conséquences ne seront jamais vraiment tangibles autrement (rpz l’arc narratif du mec à Mila, qui est pourtant mort dans les flammes).
En-dehors de ces moments, qui suscitent une vraie émotion, le réalisateur ne prend jamais son temps. Forcément : une fois annoncée, la reconstruction a une heure trente pour commencer. Alors, tout s’enchaîne pour Dusty, qui renoue un lien avec sa fille, trouve avec ses voisins une nouvelle communauté, n’a visiblement pas trop à s’inquiéter de travailler… Toute possibilité de conflit est immédiatement empêchée, comme si la violence de l’incendie passé empêchait la moindre discorde entre les personnages, le moindre accroc dans l’histoire. Dusty s’entend à merveille avec son ex-femme et même avec le nouvel époux de celle-ci (un homme qui joue excessivement mal, d’ailleurs), et il a même d’excellentes relations avec sa belle-mère (enfin, avec la mère de son ex), dont même la mort n’arrive pas à entraver la marche continue de la reconstruction. À dire vrai, son décès ne vient pas comme une surprise et un héritage habilement placé sauvera les caravanes du brave cowboy. Le film n’a pas le temps d’aller chercher la larmiche avec de la guitare acoustique sur fond de désert puisque le temps laissé aux accords mélancoliques de la (bonne) B.-O. dure rarement plus de trente secondes, le film n’a pas le temps de se taire pour prolonger un peu notre émotion.
Néanmoins et heureusement, Rebuilding ne va pas jusqu’au bout dans son exploitation de la nature prospective de la ruine, et ne la voit pas intégralement comme le point de départ d’un recommencement pérenne et meilleur de la vie détruite, comme si la modernité du changement climatique avait forcé le western à repenser son horizon infini à l’aune de la finitude de l’environnement humain. Et là ça devient brusquement assez bouleversant. Ce western-ci ne se termine pas sur la promesse de stabilité éternelle signifiée par le cliché que l’on a d’un soleil se couchant dans le lointain. Josh O’Connor l’annonce : leur reconstruction est temporaire. La communauté, le village qui se rejoue à la fin en a pour dix ans, vingt ans peut-être, avant qu’un nouveau feu ne détruise tout à nouveau. Ce que le film semble alors proposer <i>in fine</i> ne se trouve pas le campement final, mais dans un des plans qui le précède : celui des caravanes roulant vers le terrain, vues du ciel, rejeu d’une Frontier jamais disparue, assurance toute américaine que, plutôt que la terre, c’est la route, qui, elle, ne ment pas. Dans la veine de Nomadland, mais sans le risque encouru par Chloé Zhao de l’esthétisation de la pauvreté, – ce que, du reste, cette dernière parvenait toujours à éviter, – notre film propose une survivance du Far-West pour le XXIe siècle.
Le titre prend donc, finalement, une valeur toute supérieure à ce que l’on aurait pu croire au début. « Rebuilding » : oui, il en va bien d’un processus, mais celui-ci n’est pas forcément appelé à atteindre un terme. D’ailleurs, difficile de dire que Dusty ou qui que ce soit est vraiment « rebuilt » à la fin. La reconstruction selon Max Walker-Silverman est un chantier mouvant, toujours en cours. Peut-être le film aurait-il gagné à le montrer un peu plus.