Recife frio, un des derniers courts-métrages (de 25 minutes environ) que réalisa Kleber Mendonça Filho (en 2009), est un documentaire de fiction présenté sous la forme d’un reportage d’une télévision argentine, réalisé par un journaliste appelé Pablo Hundertwasser dans le film – allusion à Friedensreich Hundertwasser, un précurseur de l'écologie en architecture ? – qui parle en espagnol, mais fait parler les personnes qu’il interviewe dans leur langue, le portugais.
Le film est donc un documentaire de fiction, un faux documentaire, mais assurément pas un documenteur : car s’il montre un Recife, connu pour son climat tropical, devenu soudainement une ville « bretonne », froide et pluvieuse, comme le dit un personnage de voyagiste français, ce que montre Mendonça Filho est la réalité brute – brutale – de la ville. Le froid qui s’abat sur Recife accentue les inégalités sociales mais ne les crée pas : la déshumanisation était déjà à l’œuvre dans la spéculation immobilière qui avait, elle aussi, froidement changé la ville, en créant des rues inhospitalières livrées à la violence – mais parle-t-on de celle des voyous ou de celle des promoteurs ?
La brutalité du changement climatique rappelle simplement la brutalité inhérente au système économique et politique du Brésil. Il n’est qu’à voir les morts entassés n’importe où, une partie des centaines de sans-abris morts de froid ; ou la sordide récupération culpabilisante du malheur par les Églises, catholique (qui dénonce les péchés de tous) ou évangélique (qui veut éradiquer le mal chez chacun) ; ou encore cette séquence sur la chambre de bonne, dont le film dit explicitement – et très justement – qu’elle est une institution architecturale brésilienne, à la fois héritage de l’esclavage et fantasme moderne du quartier des esclaves (senzala) : il s’agit de la plus petite pièce de l’habitation, et la plus chaude, car ses fenêtres sont minuscules ou inexistantes ; bien sûr, le froid venu, c’est le fils de famille (un adolescent) qui la prendra, reléguant l’employée dans sa chambre froide et ouverte à tous vents.
Cette vérité de Recife, c’est celle que ne cessera de traquer Mendonça Filho dans ses longs-métrages de fiction, à partir des Bruits de Recife, réalisé trois ans après le glaçant Recife frio.