Les Bruits de Recife, réalisé en 2012, est le premier long-métrage de fiction de Kleber Mendonça Filho. Je n’avais jamais eu l’occasion de regarder ce film, alors que j’avais découvert à leur sortie chacun des films suivants du réalisateur (Aquarius, Bacurau, Portraits fantômes, jusqu’à son récent chef-d’œuvre L'Agent secret), avec à chaque fois un plaisir mêlé d’admiration. Et c’est sans surprise que j’ai pu voir dans son premier film un coup de maitre – un coup du maitre qu’il deviendra incontestablement dans la suite de sa filmographie. Il est vrai que si c’est son premier long, Kleber Mendonça Filho, pendant près de vingt ans, parallèlement à une activité de journaliste critique de cinéma, avait réalisé plusieurs courts-métrages reconnus comme des réussites, dont l’excellent Electrodoméstica, qui préfigure à bien des égards Les Bruits de Recife.
Comme souvent dans ses films, Mendonça Filho y construit une histoire par touches : mettant en scène des personnages, des situations, des couleurs, des bruits, des mots, il laisse le spectateur éprouver ce qui est donné à l’écran – car chaque plan, chaque moment a une saveur en soi – et comprendre peu à peu que tout ce qu’il voyait n’était que les pièces d’un puzzle, lequel prend son sens dans la vision d’ensemble que donne le film une fois achevé. C’est pour cela qu’il est difficile de raconter ce film, car toute indication narrative divulgâcherait à l’excès, et dire ce que l’on voit et l’on entend tout au long du film ne produirait que des notations éparses, privées de leur force de résonance.
Cette compréhension rétrospective, outre qu’elle révèle la cohérence souterraine de tous les épisodes, éclaire particulièrement certains passages plus métaphoriques, comme l’eau d’une cascade qui se teinte soudain de rouge, le rêve d’une fillette évoquant un univers concentrationnaire, ou encore les photographies en noir et blanc placées entre le générique et le début du film proprement dit. Ces photographies historiques de la plantation de Francisco, le patriarche, ramènent, mine de rien, l’histoire du film à un passé d’exploitation directement hérité de l’esclavage, dont les structures de domination se reconfigurent dans le présent sous des formes modernisées, notamment immobilières. Francisco, qui ne craint pas de se baigner dans une mer infestée de requins – parce qu’il se révèlera en être un lui-même –, incarne cette continuité glaçante du pouvoir. Et le film la montre, répondant admirablement à cette question faussement naïve que posait Mendonça Filho (dans le livre Três roteiros, qui réunit les scénarios des Bruits de Recife, d'Aquarius et de Bacurau) : « À quoi ressemblerait un film sur une plantation de canne à sucre classique du Pernambouc, transposé dans une rue moderne de Recife ? »
Comme dans presque toute son œuvre, Mendonça Filho filme Recife comme son personnage principal, avec l’amour, visible, qu’il peut avoir pour sa ville natale, mais avec la claire conscience, qu’il partage avec le spectateur, de ce qu’elle recèle de violence sourde : celle qui sourd sous des apparences trompeuses, mais aussi celle que constitue la surdité de la classe moyenne de ce quartier huppé de Setúbal pour les réalités sociales et les structures inégalitaires qui les caractérisent.
C’est ce qui donne au film cette tension, que favorise le dispositif sensoriel d’une précision remarquable, où les sons jouent un rôle décisif. Le son ambiant (pour être au plus près du titre original, O Som ao Redor) n'est pas décoratif : ils fait affleurer ce que l’image seule ne suffirait pas à dire, ordonne l’espace, organise les relations personnelles, distille un sentiment d’inquiétude. C’est peut-être là que le film flirte le plus subtilement avec le genre du cinéma d’horreur ou du thrilleur, non pour y céder, mais pour en faire sentir la menace latente. L’esthétique de Mendonça Filho n’est pas celle de la dénonciation militante : elle est celle du partage des perceptions avec le spectateur, libre de voir ce qu’il veut dans ce qui lui est montré, et d’entendre dans les bruits de Recife des échos aux cris muets des victimes passées et actuelles de ce que notre histoire charrie de cruel et de sordide.