Après les expériences déjà hypnotiques de Kaili Blues et Un grand voyage vers la nuit, fondées sur le temps réel, le plan-séquence et le surgissement poétique, le nouveau film de Bì Gàn s’était fait attendre. 7 ans de gestation pour une œuvre somme, arrivée dans les derniers jours du Festival de Cannes, comme en écho à la projection du 2046 de Won Kar Wai, avec lequel il partage cette ambition folle de mêler drame, romance, fable philosophique et science-fiction prophétique.
En réalité, Resurrection partage avec l’entièreté du cinéma : c’est un film-somme qui embrasse toute l’Histoire du septième art, l’honore, la surplombe, la pastiche, et, d’une certaine façon, en pleure la possible mort.
Sur ce point, le cinéphile ne pourra qu’être ébloui. La virtuosité de Bì Gàn reste intacte lorsqu’il s’agit de déplacer sa caméra dans un univers profus, qui revisite toutes les étapes du monde civilisé à l’aune de l’invention du cinématographe, du muet à l’expressionnisme en passant par la science-fiction, la fable intimiste ou le film de vampire. L’image est superbe, la direction artistique plantureuse, et l’inventivité folle lorsqu’il s’agit de perdre les errances des personnages dans des décors qui convoquent autant Brazil que Caligari, Welles, Mizoguchi. La beauté des cabinets de curiosité s’emplit jusqu’à déraison, dérivant vers l’esthétique de La Clepsydre ou Il est difficile d’être un dieu, ces film aussi fascinés qu’inquiets par la surcharge et la saturation.
Dans cette fable complexe et hermétique qui suit les pas d’un rêveur dont on doit retrouver la trace pour garder l’unité du réel, la trajectoire permet la variation temporelle et spatiale, et offre ainsi une variété de tableaux particulièrement éclectiques. On pense aux films à segments (Rêves ou Dodes'kaden de Kurosowa, ou le Kwaidan de Kobayashi), qui brisent l’immersion classique du spectateur en travaillant à plusieurs reprises la découverte d’un nouvel univers. Le récit labyrinthique perd, fascine, éblouit.
…et questionne, éventuellement. Sur l’impossible unité, l’hermétisme de son propos, les limites de son autoréflexivité, qui pourrait considérer comme seule fin d’admirer la force hypnotique que la projection peut exercer sur l’audience. Dans l’immense cohorte des films sur le cinéma, Resurrection tient une place de choix, tout en explorant plus que bien d’autres la possible superficialité de son dispositif. Musée de l’imaginaire, diorama, installation d’art contemporain, le film fascine et régale sur le plan esthétique autant qu’il suspend une certaine partie des prérogatives du cinéma classique, dans sa capacité à embarquer dans un récit, s’attacher à des personnages et voyager avec eux à une échelle plus intime. La séquence où L’Arroseur arrosé passe dans une ville filmée en time lapse, qui semble ne plus avancer au même rythme que ces 24 images par secondes, pourrait en être une clé de lecture. Le monde réel pourrait ne plus être au diapason du cinéma (et, en somme, de l’expression artistique), de ses exigences, de sa singularité, de la nécessaire brèche qu’il ouvre dans le réel, le temps et l’espace. Au ravissement esthétique, Bì Gàn ajoute ainsi, sur la durée, une émotion plus sourde, et qui se distillera bien après la projection : celle de la possible mort de la forme factice dans un réel asservi à l’efficacité d’un discours efficace, bref, mais surtout construit pour son auditeur, jusqu’à l’emprise et la manipulation. Un éloge funèbre à la liberté créatrice, à l’hermétisme fertile et à la possibilité fantastique du cinéma à retourner dans des rêves qui auraient pu se figer sur pellicule.