Resurrection aurait dû obtenir la Palme d'or. Vu le casting du jury en cette année 2025, c'était sûr et certain qu'Un simple accident de Jafar Panahi, par ailleurs un bon film, allait obtenir le prix. N'importe quel autre jury aurait célébré Resurrection, à l'ambition narrative et à l'audace esthétique sans pareilles depuis des années. Dans un monde où les humains ont troqué leur créativité contre l'éternité, certains (qui portent le doux nom de Rêvoleur) continuent à rêver coûte que coûte, même si cela consume leur vie. L'un d'entre eux se réfugie dans le cinéma. Une femme lancée à sa poursuite, au lieu d'abréger ses souffrances une fois capturé, se sert de lui et le fait rêver à travers quatre films. Elle se retrouve alors comme une spectatrice, contaminée elle aussi par le poison de ces rêveries. Resurrection est ainsi une suite de cinq histoires, chacune avec une atmosphère propre à elle, et des références plus ou moins évidentes à l'histoire du cinéma - ne connaissant que très peu le cinéma chinois, j'ai surtout repéré quelques références au cinéma occidental parmi les milliers qui peuplent sûrement le film. Outre l'histoire du cinéma, le film dépeint aussi l'histoire de la Chine au XXe siècle en cinq époques clefs.
La première histoire, qui n'est autre que la poursuite et la capture du Rêvoleur par la femme, est un hommage au cinéma muet et comporte les références les plus évidentes de tout le film. L'enfance du cinéma, à commencer par l'arroseur arrosé des Lumière puis Méliès, et surtout l’expressionnisme allemand sont reproduits avec une minutie qui frise la folie. Le Rêvoleur est un Nosferatu faiblard, tandis que les décors empruntent largement au Cabinet du docteur Caligari. Tout cela se passe vraisemblablement dans les années 1920, aux débuts de la République chinoise, notamment dans ses salons d'opium. Toute cette première partie étant muette, le sens mobilisé ici est la vue. On regrettera tout de même un hermétisme assez conséquent, le monde imaginé par Bi Gàn étant rapidement décrit à l'aide de panneaux pas toujours explicites. On peut faire le même reproche à la deuxième histoire, hommage au film noir centré sur le sens de l'ouïe. Ce thriller psychologique explique peu, et il faut plutôt se laisser saisir par l'étrange frayeur qui ressort de cette enquête policière en pleine guerre (guerre sino-japonaise ou Seconde Guerre mondiale), où un détective chevronné tente de résoudre un meurtre mystérieux et aux prises avec un psychopathe. Le tout avec des références claires aux films américains des années 1940 (Orson Welles et la scène des miroirs).
La troisième histoire est la plus onirique. Elle se place dans un temple abandonné en plein hiver, probablement dans les années 1950 et 1960, aux premiers temps du communisme. Un pilleur est contraint d'y passe la nuit, et se retrouve à parler de ses regrets intimes à l'esprit de l'amertume, car c'est du goût qu'il s'agit ici. Les images de ce temple la nuit sous la neige, à la fois effrayantes et pleines de sérénité, sont époustouflantes. Et comment ne pas penser à Rashômon en voyant ces deux personnages discuter de philosophie sous le porche d'un temple en ruines... La quatrième histoire est sans doute la plus classique, hommage aux films de petits gangsters des années 1970 ou 1980, lorsque la Chine libéralise son économie. Un homme et une enfant montent une escroquerie (en faisant semblant de sentir des cartes de jeu pour deviner de laquelle il s'agit) afin d'obtenir la récompense d'un riche parrain, qui souhaitait trouver une personne capable de lire une lettre calcinée écrite par sa fille. Le grain de l'image tourne à l'orange, et la nostalgie des personnages (l'abandon du père, la mort de la fille, le désir de voir la mer) flirte avec le vulgaire (le meurtre, l'argent, l'humour gras).
La cinquième et dernière histoire est de loin la plus impressionnante : un plan-séquence de 40 minutes (sans presque aucune tricherie) dans un dédale de ruelles au rouge chatoyant - puis au bleu de l'aube revivifiant. La référence est évidente, In the mood for love et son Hong Kong foisonnant d'énergie et de sensualité quasi-matérielle. L'histoire se passe d'ailleurs au tournant du millénaire, et même la nuit du nouvel an 2000. C'est le toucher qui est à l'honneur ici, où deux jeunes gens (un petit délinquant et une jeune fille... spéciale) vont se fuir et se retrouver encore et encore, jusqu'à l'issue forcément tragique. Un thriller sensuel et une claque esthétique pour clore en beauté cette odyssée du cinéma au XXe siècle, des frères Lumière à Wong Kar-Wai. Que vous aimez ou pas Resurrection, vous n'en sortirez pas indemnes.
Je finis sur une touche politique, car Resurrection n'est pas qu'un pur objet artistique. Je suis d'ailleurs surpris qu'il ait réussi à passer la censure du régime chinois. Car le message principal du film, cette fascinante déclaration d'amour au cinéma, c'est bien qu'il faut laisser les êtres humains créer librement. Il vaut mieux vivre une vie de rêves, d'espoirs et d'illusions, plutôt que de se laisser vivre sans folie dans un monde aseptisé dont rêvent tous les totalitarismes. Alors rêvez !