Vu en avant première au cinéma Lumière Terreau dans le cadre de la sélection de films présentés au festival de Cannes 2025. Sortie salle en France : octobre 2025.
Epoustouflant, stupéfiant, somptueux, extraordinaire, je pourrais multiplier les superlatifs élogieux que je ne serais même pas certain d'en trouver un qui corresponde à l'état de transe émotionnelle où je me trouvais, qui rendrait compte du syndrome de Stendhal que j'ai vécu en voyant cette œuvre majestueuse et incomparable. Je n'ai jamais rien vu de tel et ma cinéphilie, croyez moi, est déjà riche de propositions remarquables, artistiquement sublimes, symboliquement riches, plastiquement audacieuses ou qui font de l'approche subjective et interprétative leurs points d'ancrages.
Bi Gan signe un chef d'œuvre absolu, si le terme est presque galvaudé aujourd'hui tant il a été utilisé, souvent avec précipitation et un manque de prise de recul, je prétend qu'ici on ne peut pas en faire abstraction.
L'histoire, que je vais tenter avec maladresse de résumer, s'inscrit dans le fantastique. Nous sommes dans le futur, du moins c'est que prétend le résumé promotionnel, parce que le film de la première image jusqu'au dernier plan, travaille tellement à brouiller nos repères temporels et nos repères d'espaces, à nous faire ressentir de façon sensorielle des concepts abstraits, que nous pourrions tout aussi bien être dans un passé remodelé, un entre deux qui se cherche ou juste dans l'instant d'un songe nocturne qui parait s'éterniser alors qu'il a duré le temps d'une seconde suspendue entre sa réalité impalpable et son étirement subliminal. Là des êtres à la fois étranges et fascinants, les "rêvoleurs", derniers terriens à pouvoir rêver là où pour les autres rêver conduit à la mort, ce don obscur en fera des êtres qui peu à peu perdent pied avec la réalité et sont inaptes à distinguer la vie du songe. Si tout ceci parait obscur et quelque peu sibyllin, c'est à dessein. En effet je ne pense pas qu'on puisse expliquer le film ou tenter de le résumer, que le concept proposé pour le synopsis n'a pas davantage de fondations que les innombrables interprétations que l'on pourra y forger.
Le mieux est encore d'en faire une description qui même en usant du plus précis vocabulaire, ne restituera jamais les sensations qui m'ont assaillies. C'est comme tenter d'expliquer la couleur à un aveugle de naissance, la musique à un sourd congénital. C'est une succession de tableaux, de prouesses picturales qui vont tour à tour nous emmener dans une repensée du cinéma muet, mais un cinéma muet mutant, un cinéma où Fritz Lang par la puissance du rêve serait notre contemporain. C'est une séance dans le genre du noir qui se poursuit dans un conte philosophique oriental qui va marier le zen et le sabre, la neige et la pierre, l'immobilisme et le chaos. Dans un autre Momentum tout aussi hypnotique et fascinant les icônes pop que sont le vampire et le yakuza partagent leur ADN dans une nuit de métropole moderne et interlope. Film hybride où la quête illusoire d'un sens défini en vient à questionner tel un mantra le concept même de la réalité, et une simple aube soulève des émotions profondes et quand le cinéaste brise le quatrième mur par des dispositifs inédits d'intelligence pour encore mieux nous intégrer, nous plongeons dans un vortex qui refuse la critique analytique.
Chaque plan, chaque découpage, chaque technique convoquée est opérée avec un soin rare, ce sont des œuvres dans l'œuvre et puisque notre cerveau de primate a besoin de combler les trous je vais vous proposer mon interprétation qui n'a ni valeur d'évangile, ni même profonde certitude. Ceux qui disent y voir une déclaration d'amour au cinéma ou ceux qui pensent qu'il parle du totalitarisme ou que sais je, ont sûrement raison puisque l'enjeu du film, si on accepte ce genre de dispositif est de créer le trouble. J'y vois moi une réflexion sur la notion d'immortalité.
Le titre d'abord, qui renvoie à cette quête tant philosophique que mystique d'une vie éternelle après la mort, qu'elle prenne la forme d'un au-delà paradisiaque promis aux vertueux ou celle d'une renaissance dans un cycle de réincarnations sans fins. Il y a cette créature manifestement immortelle et dont le métabolisme particulier la font vivre sur un autre plan de l'espace temps qui est le notre, des spécificités qu'on retrouve chez le vampire, incarnation ultime de l'immortalité. Le motif du souvenir revient également à de nombreux endroits et certaines croyances attribuent au souvenir le don de conférer l'immortalité à celui dont on se souvient, il est des cultures où tant que l'on parle d'un être cher disparu celui ci continue de vivre quelque part. Enfin on pourra parler du rôle de l'expression artistique dans l'immortalité, en effet quel meilleur moyen de devenir immortel que d'avoir sa voix, son image, sa gestuelle, sa jeunesse gravée à jamais sur un disque ou une pellicule ?
Devant tant de radicalité je pressens que une grande partie des spectateurs va rester interdit par la proposition, surtout qu'en plus je crains malheureusement qu'en dehors de quelques circuits de cinéma indépendants il ne bénéficie pas d'une distribution très importante. C'était déjà le cas pour les deux premiers films de Bi Gan qui en plus étaient eux sur une narration plus classique bien qu'on y voyait déjà des formes expressionnistes à nulle autre pareille. Virtuosité au service de l'art, choc total qui en plus ne tombe jamais dans une forme d'outrance démonstrative, une réalisation solide d'orfèvrerie. Je ne crois pas utile de vous enjoindre à aller le voir, au moins pour l'expérience de plus en plus rare de vous retrouver face à des images inédites.
Mon premier 10/10 de l'année.