Resurrection de Bì Gàn s’impose d’emblée comme une expérience périlleuse et voluptueuse, une architecture filmique qui respire selon ses propres lois et qui, par là même, ébranle les habitudes du regard. L’ambition du film n’est pas de séduire docilement mais de placer le spectateur au cœur d’un mécanisme onirique : un monstre qui rêve, des époques qui se superposent, un monde où la capacité de rêver devient l’enjeu politique et moral d’une civilisation. Cette prémisse, tenue par une écriture cinématographique plutôt que par la linéarité d’une intrigue, fonde la tonalité profonde et contradictoire de l’œuvre ; elle est à la fois manifeste de puissance et source d’écarts, d’ellipses qui peuvent confiner à l’opacité.
Visuellement, le film ressemble à un palimpseste ; la mise en image joue de la lumière comme on frotte une surface jusqu’à en révéler des strates. Les plans s’allongent et se délèguent au mouvement de la caméra, qui n’est jamais gratuit ; travellings et plans-séquences se succèdent selon une pulsation intérieure visant à faire palpiter la mémoire du spectateur. Il y a chez Bì Gàn une manière de couler le récit dans l’architecture du plan ; la profondeur de champ devient un lieu d’élection où se nouent l’histoire personnelle et l’histoire collective. Certaines séquences, comme une longue traversée qui évoque la virtuosité du plan continu et une scène finale dans un théâtre de cire, attestent d’une maîtrise technique au service d’un propos sur la persistance des images et la fragilité du temps. Ces trouvailles formelles réinvestissent le plan-séquence et la 3D contemplative en les subordonnant à une dramaturgie du souvenir plutôt qu’à un simple étalage de virtuosité.
La partition sonore enveloppe les cadres d’un halo électro-orchestral qui magnifie les passages oniriques et souligne la vertigineuse alternance des tons. Le mixage exerce un rôle narratif ; il matérialise la présence d’un rêve en tant qu’instance disruptive qui contamine le réel et devient simultanément la tentation de dramatiser ce que les images auraient su dire d’elles-mêmes. Cette ambivalence renvoie au principe même du film : oscillant entre la transparence lumineuse d’un hommage au cinéma et la densité hermétique d’un conte métaphysique, Resurrection use de la musique comme d’un champ d’échos, parfois judicieux, parfois trop appuyé. Le rapport entre son diégétique et non diégétique est pensé comme un tissu de relais : bruitages distordus, silences sculptés, motifs musicaux repris comme leitmotivs pour marquer une topique mémorielle.
Le jeu des acteurs participe de cette poétique fragmentaire. Jackson Yee incarne le rêveur avec une économie d’expression qui s’accorde à la figure monstrueuse qu’il porte ; il est à la fois indice d’une innocence éraflée et signe d’une altérité tourmentée. Shu Qi, dans un contre-emploi sensible, injecte une force présente mais retenue ; son personnage, chasseur de rêves et de fantômes, traverse les registres avec une gravité qui donne chair à l’énigme. Les visages, souvent filmés en plans serrés, deviennent des surfaces d’inscription : rides, paupières, reflets ; ces détails physiques sont traités comme des paysages. Pourtant cette stylisation des interprétations peut produire une distance ; lorsque l’émotion se veut cryptique, le spectateur risque de rester à la périphérie de l’investissement affectif. Les acteurs offrent des présences puissantes ; la mise en scène choisit parfois la symbolisation au détriment d’une immédiateté dramatique.
Le montage, pensé et opéré par le cinéaste lui-même, construit une dialectique entre fragment et continuité. Les différents épisodes qui composent la fresque n’obéissent pas à une logique strictement causale ; ils fonctionnent comme les mouvements d’une symphonie, instaurant des reprises, des modulations et des ruptures rythmiques. Paradoxe fécond : cette structure en mosaïque multiplie les correspondances symboliques et historiques ; elle expose toutefois le film à la critique d’une narration éclatée qui peut sembler, à certains moments, volontairement hermétique. Là où la conjonction des motifs donne à penser — la répétition d’un motif visuel, la réapparition d’un thème musical comme leitmotiv — la densité séquentielle peut aussi générer un sentiment d’inégale force d’entraînement ; certaines parties s’imposent par leur évidence dramatique et plastique, d’autres ménagent des silences moins opératoires.
Sur le plan thématique, Resurrection s’engage dans une méditation sur la mémoire nationale et la modernité. Bì Gàn se saisit des avatars du siècle passé non pour dresser un panorama historique au sens documentaire mais pour interroger la manière dont les images colonisent la conscience collective ; le rêve apparaît comme cet espace clandestin où s’agrègent désirs, peurs et traces. La figure du rêveur fonctionne comme métaphore de l’artiste : celui qui persiste à rêver malgré les injonctions à l’efficacité et à la productivité. Il se dégage une tension profonde entre nostalgie et urgence politique ; le film évoque la mutation des formes de vie sans jamais verser dans le didactisme. Cette ambition éthique et poétique confère à l’œuvre une épaisseur réflexive qui la situe parmi les films faisant du cinéma un lieu de résistance symbolique.
Cette grandeur formelle peut cependant se muer en excès ; la durée et la densité visuelle demandent une disponibilité du spectateur à laquelle tous ne peuvent se livrer. Là où le film atteint le sublime, il le fait par accumulation ; là où il pêche, il le fait par accumulation aussi. Certaines scènes, aussi somptueuses soient-elles, se prolongent jusqu’à l’autosuffisance esthétique ; l’émotion se dissout alors dans l’éblouissement. Ce rapport ambivalent au spectaculaire constitue la limite la plus honnête de l’entreprise : Bì Gàn revendique la résurrection du cinéma comme sacerdoce des images ; il se heurte parfois à la tentation du monumentalisme, qui refroidit l’adhésion immédiate et isole la sensation dans un dispositif trop manifestement architecturé.
Pour autant, l’œuvre ne se contente pas d’impressionner ; elle interroge des modalités cinématographiques précises. La mise en scène explore la distribution de l’attention dans le cadre ; l’usage des axes contrariés et des plans en contre-plongée dessine une topographie psychique où le regard est sans cesse remis en question. La photographie favorise une palette interstitielle, alternant basses lumières et éclats ; les valeurs de contraste servent la dialectique entre mémoire enfouie et apparition. Le recours à la profondeur de champ et la gestion des focales permettent d’articuler au sein d’un même plan plusieurs niveaux d’information, transformant l’image en champ polyphonique. L’étalonnage travaille la matière chromatique pour opposer tonalités sourdes et fulgurances, tandis que le travail sur la granularité et la texture de l’image participe d’une esthétique de la survivance. Le montage joue des ruptures de temporalité ; il provoque des disjonctions qui obligent le spectateur à reconstituer des chaînes de sens par analogie plutôt que par causalité explicite. Les raccords de regard et d’axe ne sont pas toujours conçus au service d’un réalisme continu ; ils visent plutôt à instaurer des correspondances métaphoriques, des traductions visuelles qui mettent en jeu la mémoire associative du regardeur.
L’ambition historique et politique du film se traduit enfin par une attention aux figures et aux motifs : symboles récurrents, objets exhumés, architectures du passé qui persistent comme vestiges irrédentistes. Bì Gàn travaille la charge plastique de ces éléments ; il les arrime à une dramaturgie des revenances où chaque image semble posséder sa propre durée de survivance. Ce faisant, le film renouvelle la question de la représentation collective sans renoncer à un lyrisme visuel puissant.
Si l’on cherche une place pour Resurrection dans l’histoire du cinéma, on la trouvera dans la veine des œuvres qui érigent le cinéma en mémoire active ; non pas mémoire documentaire mais mémoire opératoire, capable de réanimer des couches oubliées et d’en éprouver la portée dans le présent. Le film convoque des filiations diverses, depuis le plan-séquence contemplatif jusqu’au film de rêverie politique, sans jamais revendiquer une filiation ostentatoire ; il forge à partir d’éléments hérités une langue propre, qui doit à la fois au fragment et à la grande scène.
Cette traversée n’est pas sans coût : elle exige du spectateur une endurance attentionnelle et une disposition à l’interprétation ; elle tolère mal l’attente d’un récit convenu et d’une empathie immédiate. Pourtant, pour qui accepte l’épreuve, Resurrection offre un terrain d’occupation sensorielle et conceptuelle rare ; à défaut de livrer des réponses, il propose des ouvertures, des zones de respiration et des images qui persistent après la séance. Le geste le plus radical du cinéaste est peut-être de rappeler que le cinéma ne se réduit pas à l’histoire qu’il raconte ; il est surtout le lieu où l’on conserve les rêves qui nous habitent.
À ce titre, Bì Gàn signe une œuvre de résurgence : non résurrection mythologique mais réveil nécessaire, exigeant et troublant. Le film laisse à l’œuvre son ambiguïté fondamentale ; il convie le spectateur à une cohabitation avec les revenances plutôt qu’à une résolution, et il réaffirme la puissance du cinéma quand il se fait dépositaire des formes que le temps croyait effacées.