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Rewind & Play, moyen métrage documentaire (66 min.) d’Alain Gomis, est constitué de la sélection et du montage de rushs (conservés à l’INA) d’une émission de télévision réalisée par Bernard Lion pour la deuxième chaine de l’ORTF le 17 décembre 1969 : Jazz portrait : Thelonious Monk. À part quelques images – l’arrivée en avion à Paris de Thelonious Monk et de sa femme, Nellie Smith ou encore des moments de détente de Monk –, l’essentiel consiste en l’interview de Monk par Henri Renaud, grand pianiste de jazz lui-même.
Ce documentaire fait éclater ce qui pourrait sembler un paradoxe : alors que les mots que Renaud, face caméra, adresse aux téléspectateurs montrent l’immense respect qu’il a manifestement pour la personnalité et la musique de Monk, ce « personnage extraordinaire » (ce sont ses mots), qu’il a connu à New York une quinzaine d’années auparavant, sa manière de conduire l’interview, de s’adresser à Monk, d’ignorer ses demandes, de le manipuler montre une condescendance et un mépris sidérants. Mais ce qui pouvait sembler un paradoxe ne l’est peut-être pas tant que ça : il procède d’un système qui établit des places et les hiérarchise – et l’on se doute bien de celle qu’occupe un artiste noir américain dans la France des années 1960, surtout quand l’autocentration d’un journaliste de fortune – car ce n’était pas le métier de Renaud – lui fait négliger ce précisément pour quoi il s’était fait intervieweur ce jour-là. Entre le projet de valoriser Monk et la réalité de sa dévalorisation se joue tout un système de valeurs d’autant plus efficace qu’il demeure opaque à ceux qui le mettent en œuvre.
La caméra redouble le discours et notre malaise, en reproduisant l’apparent paradoxe, mais en quelque sorte à l’envers. En effet, alors qu’elle semble traquer un Thelonious Monk réduit au rang d’objet par la variation des plans – du plan d’ensemble jusqu’au très gros plan sur les yeux, les lèvres, la sueur –, elle finit par restituer ce que le dispositif voulait confisquer : une présence et une résistance. La caméra, en saisissant les nuances de l’expression de Monk – ses légers sourires à la fin d’un morceau, ses signes de désarroi face à la pénibilité de la situation, ses envies de fuite, mais aussi ses bégaiements, ses silences –, compose peu à peu un contre-discours en image. Cette appréhension d’une personnalité par ses expressions, ce pourrait être celle de la caméra d’Alain Gomis... Comme aussi la manière de montrer le corps de Monk en action, quand il joue, montrant avec habileté les mains ou les pieds aux prises avec les touches ou les pédales, accroissant encore l’émotion que suscite l’écoute du piano de Monk.
Mais c’est bien sûr le montage de Gomis qui met à nu avec une implacable précision les effets délétères d’un dispositif qui dépasse les personnes – et en écrase certaines… Il donne finalement le dernier mot, si l’on peut dire, à la musique : alors que Renaud raconte une anecdote qu’il a vécue dans les années 1950, une bagarre au couteau dans un club de jazz de Brooklyn pendant laquelle Monk continuait de jouer, Alain Gomis superpose les images et les sons de Monk en train de jouer, comme pour montrer que le génie de Monk déborde largement la violence des mots et des comportements dont il était victime.
Créée
le 5 mai 2026
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