Sous ses dehors de divertissement musclé propre aux productions des années Reagan, Running Man s’avère, à bien des égards, un objet cinématographique plus troublant qu’il n’y paraît. Réalisé par Paul Michael Glaser, ce film d’anticipation – adapté très librement d’un roman de Stephen King – conjugue dystopie orwellienne et esthétique télévisuelle criarde pour mieux interroger la place du spectacle dans nos sociétés modernes.
Le pitch est simple, presque schématique : dans un futur proche où l’État a fusionné avec les médias, des condamnés à mort sont livrés à un jeu télévisé ultra-violent dans lequel ils doivent survivre face à des « stalkers », figures grotesques de justiciers sponsorisés. Ben Richards, interprété par Arnold Schwarzenegger, devient malgré lui le héros de cette arène cauchemardesque, à mi-chemin entre le cirque romain et la téléréalité moderne.
Ce qui frappe, au-delà des codes assumés du film d’action des années 1980 (montage cut, punchlines viriles, caractérisation sommaire), c’est la clairvoyance avec laquelle Running Man anticipe certains dérèglements médiatiques. Le film, en ce sens, dialogue autant avec RoboCop de Verhoeven qu’avec Network de Lumet. Il met en scène une société entièrement façonnée par l’image, où le vrai et le faux se confondent, et où l’audience justifie toutes les manipulations. Richard Dawson, dans le rôle du présentateur cynique et manipulateur, incarne à la perfection cette figure inquiétante du maître de cérémonie contemporain, où le show-business devient pouvoir politique.
C’est ici que Running Man, pourtant imparfait dans sa forme (réalisation fonctionnelle, décors datés, violence parfois gratuite), prend une résonance inattendue. Le film interroge le voyeurisme collectif, la spectacularisation de la souffrance, et annonce, avec près de vingt ans d’avance, la logique des reality shows et le triomphe du direct émotionnel sur le discours rationnel. Il faut voir comment le public, hypnotisé, acclame la mort en direct avec une joie sincère, pour comprendre à quel point la satire frôle la prophétie.
Schwarzenegger, archétype de l’homme-machine, traverse ce monde avec sa brutalité coutumière. Mais c’est précisément cette frontalité, presque primitive, qui fait contraste avec l’univers aseptisé du spectacle globalisé. En cela, Running Man oppose deux formes de pouvoir : celui du corps libre et celui de l’image contrôlée.
Œuvre mineure à sa sortie, souvent reléguée au rang de curiosité pop, Running Man mérite aujourd’hui d’être redécouvert à l’aune de notre époque saturée de flux médiatiques. Derrière ses artifices, il subsiste une vérité amère : celle d’un monde où le réel n’a plus sa place que s’il est scénarisé.