Ce qui ne laisse pas indifférent dans Saint Omer, ce sont certainement ces silences. Je me suis surpris à les ressentir assez rapidement comme une forme de protestation. Mais protestation contre quoi exactement ?
Le film se déroule dans un tribunal, lieu où le jugement est sacré. L’accusée apparaît calme, polie, soignée, jeune, et semble à la fois intellectuellement et émotionnellement très intelligente. Pourtant, la justice la dissèque. Elle valide certains aspects de son parcours, en corrige d’autres, établit ce qui est jugé pertinent ou non pour comprendre son geste. Personne dans ce tribunal n’apparaît en amont clairement comme un ennemi potentiel pour cette jeune femme. Beaucoup de femmes composent l’assemblée, et tout semble, en apparence, se dérouler dans un cadre mesuré, presque apaisé. Et pourtant, une différence demeure : la couleur de peau, jamais nommée mais toujours présente dans la manière dont l’accusée est observée et interprétée.
Dans beaucoup de films de procès ou de récits criminels, on retrouve un schéma presque mécanique : un crime, un ou une présumée responsable, et des explications — la violence du père, la fragilité ou l’imprudence de la mère, une femme jugée pour son comportement “mal compris”, souvent encadrée par des figures masculines de pouvoir. Dans La Vérité (Clouzot, 1960), par exemple, le spectateur est guidé vers la psychologie de l’accusée : sa culpabilité est analysée à travers ses émotions, son passé amoureux et ses réactions devant le tribunal. Dans Autopsie d’un meurtre (Lang, 1959), le film met en avant les explications rationnelles et psychologiques : le meurtre est examiné à la lumière de la provocation, de la légitime défense et des motivations morales de l’accusé. Dans ces deux films, la narration cherche à fournir une clé explicative pour “comprendre” l’acte.
Saint Omer refuse ces clés. À mon sens, le film ne cherche pas à expliquer le geste par un traumatisme ou une motivation psychologique, et ne se cramponne pas à cette seule interrogation. De même, dans Jusqu’à la garde (Legrand, 2017), le tribunal tente de trancher sur la garde des enfants dans un contexte de violences domestiques : il interroge les parents, analyse leurs comportements et prend des décisions sur la base de preuves et de normes juridiques. Pourtant, le film montre que ces décisions ne suffisent pas à saisir la complexité des relations humaines, les tensions émotionnelles et la perception des enfants, révélant les limites de la neutralité judiciaire. Il me semble qu’Alice Diop va plus loin en montrant que l’institution peine à comprendre une altérité raciale et culturelle, et met en scène une accusée qui ne se laisse jamais réduire à un stéréotype ou à une causalité simple.
Dans la salle du jugement, certaines questions posées semblent pertinentes, d’autres révèlent un manque de conscience raciale et de respect pour les cultures noires, notamment lorsque sont évoquées des pratiques comme le maraboutage ou les “sciences occultes”. De façon particulièrement révélatrice, lorsqu’une ancienne professeure prend la liberté de relever une question peu pertinente pour le procès — celle du choix d’un philosophe comme sujet d’étude de l’accusée, jugé “pas assez africain” selon elle — on perçoit combien certaines présomptions culturelles se glissent dans l’institution, même de manière informelle. Cette incompréhension, parfois teintée d’une intolérance implicite, crée des silences lourds.
Ces silences deviennent des espaces d’intimité. Des regards s’échangent, notamment entre l’accusée et une autre femme noire présente dans la salle. La plupart du temps, les regards sont dirigés vers l’accusée sans véritable réciprocité, et se détournent lorsque les remarques de l’institution semblent se perdre dans l’ignorance et la rigidité institutionnelle.
De ces moments naissent un malaise. Les silences soulignent alors les limites du regard judiciaire et deviennent, à mes yeux, une forme de résistance.
En conclusion, Saint Omer ne se réduit pas à un simple film de procès. Il s’éloigne largement des standards classiques du genre pour interroger nos attentes, nos jugements et les cadres institutionnels qui nous régissent. À travers le silence et l’opacité de l’accusée, Alice Diop transforme le tribunal en un espace de réflexion sur la dignité, l’altérité et la complexité humaine. Le film nous rappelle que comprendre ne consiste pas toujours à expliquer, et que parfois le silence, loin d’être un vide, est une manière de protéger la dignité.