Dans le milieu du XIXème siècle, le commodore Perry (pas très fin le bonhomme) force l'entrée d'un port japonais avec une escadre de guerre. C'est un traumatisme pour le Japon, qui décide dès lors de s'occidentaliser, devenant en très peu de temps une puissance "moderne" industrielle et coloniale. Pour les japonais, c'est un changement complet d'orientation, entraînant un nationalisme forcené et la fin du shogunat, et donc du mode de vie des samouraïs. Les grandes familles de samouraïs se reconvertissent et deviennent d'importants entrepreneurs.
C'est dans ce contexte que se passe Samouraï, même si le film en dit très peu : après tout, les japonais sont censés connaître leur histoire, donc de longues explications ne sont pas nécessaires!
Nous y suivons Niiro (Toshiro Mifune), ronin miséreux désireux d'acquérir gloire et richesses. Dans ce but il se joint à une conjuration de samouraïs décidés à venger l'épuration de leur fief en assassinant le ministre qui en est responsable. Mais le jour J, le ministre ne se montre pas ; pour les conjurés, cela ne fait aucun doute, il y a un traître. Les initiateurs enquêtent sur ceux dont ils sont peu sûrs, Niiro le premier.
Si ce scénario à la Reservoir dogs fonctionne très bien, le film autour se révèle très dense, trop peut-être, occasionnant de longues discussions dans une première partie un peu longue, le temps pour le spectateur de bien comprendre tous les enjeux. Cela vaut la peine d'endurer cette longueur, car la deuxième partie, couronnée par un affrontement sous les flocons de neige, se révèle magistrale, et tout à fait prenante.
A travers les motivations des personnages se dessine un remarquable portrait de l'époque. Kurihara, l'ami de Niiro, se révèle amateur de livres occidentaux et en tire sa motivation d'agir : il a bien conscience que le shogunat est dépassé et bloque la possibilité de modernisation du pays. Abattre le ministre le plus influent lui permet d'infliger un coup mortel au système qu'il souhaite abattre. C'est donc, de toute la bande, le seul idéaliste.
Niiro a une bonne vision de la politique shogunale actuelle : il exploite sans vergogne les différents entre les conjurés et le ministre. Ce qui l'intéresse est de devenir un samouraï riche et honoré, et tuer lui-même le ministre est un moyen d'appeler la reconnaissance de ceux qui le remplaceront. N'ayant aucune vision des changements du pays, il se croit malin, alors que sa naïveté va au contraire déclencher toutes les catastrophes. Personnage principal du film, c'est un classique héros de tragédie.
Le ministre a vent, par ses espions, de la conjuration, mais ne croit pas que les samouraïs passeront à l'action. Pour lui, l'ancienneté du système shogunale prouve sa solidité, et donc, en sa position de pièce maîtresse de l'édifice, rien ne peut lui arriver. Cela pourrait être une posture pour masquer son inquiétude, mais non, il y croit dur comme fer, au point de miser sa vie dessus. Négligeant l'ouverture du Japon au monde occidental, il s'accroche à la tradition qu'il représente.
Les autres conjurés n'ont, comme le ministre et Niiro, aucune vision autre que les traditionnels jeux de pouvoir, et la vengeance. Ils sont accompagnés par un scribe, écrivant l'histoire pour la postérité, n'hésitant pas à rayer les passages qui ne leur font pas honneur. Ils ne se leurrent pas sur leur honnêteté, mais sont décidés à passer pour les héros aux yeux des autres. Ils n'ont en revanche aucune intuition que leur rôle est déjà dépassé, rendant dérisoire leur entreprise, que cela soit une réussite ou un échec.
Après la première heure du film se dessinent donc tous ces enjeux qui viennent se greffer à l'intrigue proprement dite. Ce n'est donc pas grave que l'intrigue proprement dite soit vite éventée, puisque là n'est finalement pas le principal, d'autant qu'un personnage tragique étant le jouet du destin, on se doute d'emblée de quel sera ce destin en question. Outre les scènes d'action, les moments les plus réussis du film sont ceux où l'intrigue se raccorde au contexte historique, comme la passionnante discussion entre Niiro et Kurihara.
La grande réussite du film est peut-être de ne pas céder à une nostalgie facile pour une ère disparue : au contraire, en montrant les manigances de ces samouraïs engoncés dans leurs traditions, elle les rend dérisoires. Ils croient écrire l'Histoire, quand celle-ci est bien en marche, et sans eux.