<i>Légers spoilers.</i>
Faute de copie existante pour <em>The Miracle Man</em>, c’est <em>Satan</em> (<em>The Penalty</em>) qui fera pour nous office d’acte de naissance de Lon Chaney (un premier grand rôle difforme à succès). Et c’est justement ce que peint ce film dans son ouverture : la naissance d’un monstre, germant de la douleur d’un enfant qui en pleure de colère, dans un mélange de souffrance et d’immense sentiment d’injustice. Devant ce gamin horrifié d’avoir été chosifié, blessé tant corporellement (ses jambes amputées pour rien) que mentalement (son impact à la tête, la violence du mensonge), tout Chaney est déjà là, dans ce sentiment dominant et premier qui présidera toute sa filmographie : l’amertume.
Quand plus tard une jeune sculptrice veut saisir ce "Satan" dans la glaise, ce n’est ainsi pas le corps amputé de Chaney qui déclenche en elle l’étincelle créatrice, mais l’expression de colère rentrée, sans lumière aucune, qu’elle surprend sur son visage quand il ne se sait pas surveillé. De fait, dans ce rôle où Chaney n'est pas plus maquillé que ses partenaires, et qui lui demande surtout des prouesses corporelles (le dispositif visant à dissimuler ses jambes, l’invention d’une gestuelle et d’un univers adaptés à ce personnage qui fait tout avec ses bras...), seuls le jeu et le visage de l'acteur ont charge d’émaner cette monstruosité que le personnage porte en lui.
Sur ce plan, Chaney étincelle : très longtemps, comme sur une sorte de corde raide, il nous tient à la lisière où on aime et déteste son personnage, baignant le film d’une ambivalence qui n’est pas tant celle du propos (très manichéen) que celle de notre propre ressenti de spectateur. En cela, Chaney impose un modèle de monstre bien plus compliqué qu’un freaks au cœur d’or (ce que serait le modèle Burtonien, par exemple), et c’est clairement une qualité majeure de sa filmographie.
Chaney n’est pas aidé, cependant, par un scénario qui aligne les rebondissements artificiels ou improbables (je n’ai toujours pas compris à quoi servaient ces foutus chapeaux), jusqu’à un retournement final particulièrement décevant qui résout de manière pataude et radicale toutes les ambigüités du film, comme sortant une baguette magique pour ne plus avoir à se confronter à quelque trouble ou nuance que ce soit. Worsley (que je ne connaissais pas) se révèle pourtant un cinéaste humble et élégant, perçant son drame d’éclats saisissants de violence (le premier meurtre de la fille en fuite) ou de soudaines mises à nu émotionnelles (la très belle séance de piano au meurtre découragé). Il s’égare aussi parfois, et assez bizarrement à vrai dire au vu du relatif académisme de sa mise en scène, dans des montages parallèles impromptus et pas toujours faciles à suivre (y compris pour le spectateur d’aujourd’hui).
Ce film, partiellement raté quoique stimulant, est en tout cas troublant à découvrir à rebours du reste de la filmographie de Chaney, tant il semble peuplé d’échos de la carrière à venir du comédien, que ce soit dans ses figures (les femmes protectrices), dans ses moments-clés d’humiliation (le rire face à la déclaration d’amour), ou jusque dans certains intertitres évocateurs (<em>« le masque diabolique d'une grande âme »</em>, <em>« Le destin m'a enchaîné au mal »</em>…). Le <a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/4QRPfR">film suivant de Worsley</a>, permettant à Chaney de s’inventer au-delà du cadre criminel et aventurier, achèvera de façonner son personnage d’impuissance et de douleur.
<i><a target='_blank' rel='noopener noreferrer' href="https://boxd.it/sCZDM">Lon Chaney - 6 films</a></i>
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