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le 30 avr. 2012
SuivreLet the game begin
Stygian Street. C'est la rue où se cache Jigsaw, le tueur au puzzle. Stygian Street. La rue du Styx, un des trois fleuves des Enfers grecs. Et c'est bien l'enfer que nous décrit ce film. Un enfer où...
Une salle de bains carrelée. Deux hommes enchaînés aux murs opposés. Un cadavre au milieu. Et quelque part, une voix qui explique les règles d'un jeu dont personne n'a demandé à jouer. Saw commence comme ça, avec presque rien, et crée une tension qui ne se relâche plus jusqu'au dernier plan. James Wan avait 1,2 million de dollars et une idée. Ce qu'il en a fait reste l'une des entrées en matière les plus efficaces de l'histoire du cinéma d'horreur.
Mais Saw n'est pas un film d'horreur au sens où on l'entend habituellement. Ce n'est pas un film de monstres, ni de violence gratuite, ni de jumpscares calculés. C'est un film de morale. Un film qui pose une question simple et vertigineuse dès sa première scène et qui passe les quatre-vingt-dix minutes suivantes à ne pas y répondre : est-ce qu'on mérite ce qui nous arrive ? Et si oui, qui décide ?
Jigsaw est la réponse du film à cette question, et c'est précisément son ambiguïté qui le rend fascinant. Pas un psychopathe au sens classique, pas un tueur qui agit par plaisir ou par folie. Un homme qui croit en quelque chose. Sa logique est perverse, déformée, construite sur une distorsion de la justice qui finit par ressembler à une caricature de tribunal, mais elle a une logique. Il punit ceux qui gâchent leur vie, ceux qui ne voient pas ce qu'ils ont, ceux dont la mort prochaine leur ferait peut-être apprécier ce qu'ils ont toujours pris pour acquis. La voix de Tobin Bell, douce, presque paternaliste, contraste avec l'horreur de ce qu'elle annonce, et c'est dans ce contraste que réside toute la puissance du personnage. Jigsaw ne crie pas. Il explique. Et cette sérénité est bien plus terrifiante que n'importe quelle colère.
La salle de bains, espace unique de la quasi-totalité du film, devient sous la mise en scène de Wan un organisme à part entière. L'espace clos n'est pas une contrainte budgétaire : c'est une décision dramaturgique. Dans cette pièce, tout est amplifié : la peur, la suspicion, le désespoir progressif de deux hommes qui ne se connaissent pas et qui vont devoir décider jusqu'où ils sont prêts à aller pour sortir. Cary Elwes et Leigh Whannell portent cette claustrophobie avec une intensité brute, deux personnages aux moralités radicalement différentes que les circonstances forcent à se révéler, à se confronter, à se juger. Leur tension est palpable parce qu'elle est vraie : pas des héros, pas des monstres. Des gens ordinaires sous une pression extraordinaire.
Et c'est là que Saw frappe vraiment. Dans la question qu'il pose non pas à ses personnages mais au spectateur. Dans cette salle carrelée, dans ces choix impossibles, dans ces pièges conçus pour forcer à trancher entre sa propre chair et sa propre vie, Wan installe un miroir. Que feriez-vous ? Seriez-vous prêt à vous mutiler pour survivre ? Seriez-vous prêt à tuer ? Et surtout : seriez-vous sûr, après coup, d'avoir fait le bon choix ? Ces questions ne sont pas rhétoriques. Le film les pose avec une sécheresse qui ne laisse pas de place au confort moral.
La structure narrative amplifie ce vertige. Les flashbacks ne sont pas des raccourcis d'exposition : ils déconstruisent méthodiquement ce qu'on croyait comprendre, recomposent les personnages sous un autre angle, transforment les jugements qu'on avait portés. Wan joue avec la chronologie comme Jigsaw joue avec ses victimes : il vous donne l'impression de contrôler la situation, et puis il vous montre que vous n'avez jamais rien contrôlé du tout. La révélation finale arrive comme un coup de massue non pas parce qu'elle est spectaculaire, mais parce qu'elle valide rétrospectivement tout ce qu'on avait mal lu, mal interprété, mal jugé.
La bande-son de Charlie Clouser accompagne tout cela avec une efficacité redoutable. Le thème principal, répétitif, mécanique, presque industriel, fonctionne comme un métronome de l'angoisse, une horloge qui tourne sur quelque chose d'inévitable. Il ne dramatise pas : il constate. Et dans les moments de silence qu'il laisse, l'horreur s'installe d'elle-même, sans aide.
Ce que les suites ont fait de Saw est une autre histoire, et pas toujours une bonne. Elles ont pris la mécanique des pièges, l'ont amplifiée jusqu'à l'absurde, ont transformé la réflexion morale en prétexte à la surenchère gore. Mais le premier film, lui, n'a pas vieilli. Parce qu'il ne repose pas sur des effets. Il repose sur une idée, portée jusqu'à son terme avec une cohérence et une économie de moyens qui forcent le respect.
Une salle de bains. Deux hommes. Un cadavre. Et la question que vous emportez en sortant : dans ce jeu-là, qu'est-ce que vous auriez fait ?
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Créée
le 27 déc. 2024
Modifiée
le 15 mars 2026
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le 30 avr. 2012
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