Les lumières ne sont pas encore éteintes que le masqué est soudain pris d'un doute affreux, après avoir longtemps anticipé son moment de félicité. Et si Mamoru Hosoda le décevait ? Et si son dernier effort n'était bon qu'à jeter aux chiens, au vu des premiers retours tiédasses de membres s'étant soit-disant perdus aux Utopiales ? Et si l'adage « jamais deux sans trois » ne se vérifiait pas cette fois-ci, après Miraï, ma Petite Soeur et Belle, déjà vus en avant-première au Arras Film Festival ?
Les lumières s'éteignent enfin, les minutes passent et le masqué essaie de lire les sous-titres, cachés par une tour de contrôle qui n'arrête pas de se pencher vers sa dulcinée pour chuchoter. Mais il faut se rendre à l'évidence : Scarlet et l'Eternité n'emporte pas de manière immédiate comme les précédents opus d'Hosoda.
Est-ce l'environnement de pure fantasy lorgnant de temps à autres du côté de Tolkien ? Ou encore l'atmosphère lourde, dénuée d'humour, ce substrat théâtral tout droit tiré d'Hamlet ? Car le film est en effet plus rêche et plus frontal que l'ensemble de ses aînés, plus noir et ténébreux aussi. Car on n'aurait jamais cru voir chez Mamoru Hosoda une telle image et voir Scarlet retenue par des mains de morts se pressant sur son corps, pour essayer de la noyer et de l'emporter dans le pourpre des limbes. Même si de noires visions se devinaient, par bribes, le temps de scènes fulgurantes, comme la séquence du train fantôme dans Miraï ou encore l'illustration de la noirceur des sentiments du héros dans Le Garçon et la Bête.
Mais il y a aussi, à bien y réfléchir, l'ensemble du corpus hosodien, avec tout ce que l'oeuvre compte de fenêtres ouvertes sur le temps, de relations parent-enfant, d'intimisme et de quêtes formant le développement de personnages qui en apprendront beaucoup sur eux-mêmes.
En tardant à illustrer de manière évidente, pour le public, tout ce qui faisait jusqu'ici l'attrait immédiat de l'artiste, Scarlet et l'Eternité pourra être vu comme un film à mèche lente, assez loin de ses habituelles considérations. Et peu inspiré, comme le disent déjà certains contempteurs bravaches, tout cela parce qu'il part d'un matériau connu, soit La Belle et la Bête en 2021, et Hamlet aujourd'hui. Sauf qu'Hosoda entraîne sa source d'inspiration tout simplement ailleurs. Preuve en est aujourd'hui, en questionnant très rapidement la volonté de vengeance et de justice, en l'inscrivant dans une spirale de violence immémoriale et un grand néant d'au-delà propice à toutes les errances. Comme un purgatoire sans fin propre à tous les chemins de traverses et à toutes les rencontres. Un monde d'entre deux aride mais cosmopolite, empreint de la folie historique des hommes mais ouvrant une minuscule fenêtre sur l'espoir.
Jusqu'à l'irruption d'une folle étincelle de vie tout aussi galvanisante que dans Life of Chuck, des flashs de notre présent, de sa cruauté et de son incertitude. Et prendre de plein fouet la beauté de l'ensemble, l'impressionnant travail sensoriel sur les textures, ou encore le mix parfait entre 2D traditionnelle et 3D aux envolées parfois virevoltantes.
Mamoru Hosoda confronte la vengeance devenue violence à la marche du monde et à la répétition de ses erreurs. Et imagine autre chose à opposer aux conflits qui l'ont agité et qui l'agitent encore. Le néant conjugue toutes les époques, ainsi que les aspirations et les folies nourries par les hommes. Ce sont pour les taire que Mamoru Hosoda demande de déposer les armes.
Et si sa position s'avère un peu naïve et utopique, teintée de philosophie orientale, le fait qu'il la soutienne en se servant de la violence d'Hamlet ne manque pas de sel. Mais cette position, c'est surtout un prétexte à une nouvelle explosion de sentiments, celle que l'on vient chercher, finalement, dans chacun des films de Mamoru Hosoda. Celle qui anime les grands yeux embués de Scarlet.
Celle qui a animé sa quête, son (non ?) périple et dompté sa rage si humaine.
Le générique résonne et les lumières de la salle se rallument. Et tandis que tout le monde se presse pour sortir, le masqué reste là, un peu groggy. Mamoru Hosoda l'a encore une fois enchanté en avant-première. Ouf. Mais il semble avoir un peu changé au passage. Pas sûr que tout le monde soit aussi enchanté que lui, en fait. Mais Behind, lui, n'a qu'une envie : revoir Scarlet et l'Eternité de manière apaisée, et se perdre à nouveau dans son au-delà envoutant en mars 2026.
Behind_le grand pardon_the_Mask.