Send Help
6.4
Send Help

Film de Sam Raimi (2025)

Nous avons beaucoup aimé Sam Raimi : le choc de son apparition avec Evil Dead et ses suites, l’étrangeté brillante de son Darkman (un film sous-estimé), le classicisme légèrement dévoyé de A Simple Plan, puis son explosion commerciale avec les trois « premiers » Spider-man (les seuls qui « comptent », soyons honnêtes)… Le problème est que, depuis 2009, et son audacieux mais à demi-raté Drag Me To Hell, il a disparu de la liste des auteurs intéressants, réalisant ce cinéma hollywoodien sans âme qui nous fait fuir, le tout ayant culminé en matière de médiocrité avec un Doctor Strange qui ne fait de toute manière pas partie de notre univers à nous. Le retour inattendu du « vrai » Sam Raimi – notre « ami » – avec ce Send Help qui retrouve toutes les caractéristiques aimées de son cinéma (et qui a même été un véritable petit succès en salles aux USA) est donc une jolie raison de se réjouir en ce début d’année. Au point que les défauts du film (qui est loin d’être irréprochable) nous ont paru finalement mineurs. Eh oui, quand on aime, on ne compte pas…

L’histoire de Send Help, c’est celle de Linda Liddle (Rachel McAdams, qui a enfin l’opportunité de montrer l’ampleur de son talent d’actrice !), employée persécutée / ignorée / méprisée par son nouveau « népo-baby boss » (Dylan O’Brien, malheureusement trop « léger » pour constituer un adversaire à la taille de McAdams). Suite à un crash dans l’océan de l’avion privé qui les emmène vers une réunion en Extrême-Orient, crash dont ils sont les deux seuls survivants, Linda et Bradley doivent survivre ensemble sur une île déserte, en attendant que de l’aide arrive. Ce sera l’occasion d’un retournement complet des rapports dominant / dominé, Linda faisant preuve de talents insoupçonnés alors que Bradley révèle, lui, son incompétence. Mais l’histoire ne s’arrêtera pas là…

… Cette histoire de Send Help, qui n’est pas de Raimi, est un terrain de jeu idéal pour lui : on se souvient que, d’Evil Dead à Drag Me to Hell, il a toujours adoré filmer des corps malmenés, humiliés, possédés, avec un sens du « slapstick macabre » hérité autant du dessin animé que du théâtre grand-guignol. Dans ses films d’horreur (et plusieurs scènes de Send Help reviennent sur ce terrain « gore » et violent), la peur est toujours contaminée par le rire, tandis que, de manière symétrique, le rire est perverti par une violence qui tourne rapidement au malaise. Et c’est ainsi que Send Help, sous les aspects d’une comédie délirante et sanglante, révèle une profonde cruauté.

C’est d’ailleurs comme cela que le film a été reçu (et très bien reçu) par le public et par la critique US, enchantés par ces double-fonds, ces changements de perspective au sein du « genre » : un tour de force que peu de réalisateurs peuvent accomplir aussi bien que Raimi. Néanmoins, vu de notre point de vue européen, Send Help peut être regardé comme un vrai film politique, qui dépasse rapidement l’affirmation assez convenue de la toxicité masculine dans le monde du travail, pour livrer une satire méchante de l’hypocrisie fondamentale du capitalisme. Une lecture « de gauche » qui nous semble validée par la dernière scène, assez désespérante, où les dieux de la notoriété digitale et médiatique s’allient au puissant Dollar pour laver de son sang la scène (exotique) du crime.

On ne peut que se réjouir de ce détournement du mythe hollywoodien de la transformation morale au fil des épreuves (ici, la nécessité de survivre ne rend personne meilleur, elle ne fait que révéler la barbarie au fond de chacun), surtout quand il est mis en scène avec un tel goût de l’excès, une telle jubilation crasseuse, et surtout (ce qui est beau !) une telle confiance dans la puissance du cinéma. Mais on peut aussi regretter les scories de Send Help, qui l’empêchent d’atteindre « la perfection » : effets spéciaux bâclés, problème de rythme dans une partie centrale trop longue d’un bon quart d’heure, émotion systématiquement sacrifiée sur l’autel de l’inventivité.

Ceci dit, il semble bien, et ce depuis Evil Dead, que Sam Raimi ne s’intéresse pas à la notion de « perfection » au cinéma. Qu’il préfère créer « en douce » ce genre d’anomalie industrielle, au sein de laquelle un auteur peut encore exister. Librement.

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2026/02/15/send-help-de-sam-raimi-le-retour-inattendu-dun-cineaste-libre/

Eric-Jubilado
7
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le 15 févr. 2026

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