Cette adaptation de Seuls est extrêmement décevante, et vient à mon sens complètement dénaturer l'histoire originale. On pourrait imaginer que les nombreuses libertés prises par rapport au scénario de la bande dessinée permettent d'en retranscrire l'esprit, malheureusement ce n'est pas ce que l'on constate.
Le film a fait le choix de prendre des personnages adolescents plutôt qu'enfant (d'après ce que j'ai pu voir, tous les personnages ont pris plus ou moins 5 ans de plus). C'est un choix qui change complètement la perspective de l'histoire, ainsi, les problématiques abordées qui sont à l'origine des problématiques d'enfants (Peur de l'abandon, autonomie, amour de ses parents) deviennent des problématiques d'adolescents (racisme, harcèlement scolaire, statut social). Pourquoi pas ? Il pourrait être intéressant d'explorer ces questions économiques et sociales à travers un film fantastique pour adolescents, seulement, ces problématiques sont si mal abordées que ça en devient parfaitement ridicule. Ces changements sont particulièrement gênants à l'échelle des trois personnages que je veux développer :
Dodji, à l'origine un personnage noir, torturé par les traumatismes que son beau père lui a infligé, extrêmement bienveillant avec les autres enfants et qui décide dès le début de l'histoire de prendre soin de tout le groupe, devient un personnage que l'on retrouve EN PRISON (???), incapable de dire merci lorsqu'on lui sauve la vie, ATROCEMENT sombre, une simplification extrême qui vient enlever toute la richesse du personnage.
Leïla, une fille courageuse, débrouillarde, mécano, devient une femme compétitive, violente, dont les talents en bricolage sont résumés à l'amour pour la conduite.
Yvan, personnage drôle, intelligent, venant de bonne famille (mais pas milliardaire on se l'entend...), extrêmement sympathique bien qu'un peu trouillard en comparaison avec ses camarades, devient une poule mouillée, snob, insupportable, dont les blagues ne font rire personne, et par dessus tout un personnage extrêmement raciste (j'ai cru faire un malaise lorsqu'il a fait une Lepen dans la cuisine..).
J'espère que ces détails permettent de réaliser à quel point ces thématiques qui auraient pu être abordées, et qui sont des thématiques sensibles qu'il ne faut pas utiliser n'importe comment, ont été maniées de manière extrêmement grossière de la part du réalisateur. S'ils ne suffisent pas, regarder les 30 premières minutes du film devrait suffir pour le comprendre.
Une autre différence qui vient créer un décalage majeur avec la bande dessinée, c'est précisément son atmosphère. Seuls est une bande dessinée lumineuse, colorée, enfantine, et c'est un choix. Les limbes sont enfantines, même lorsque les personnages des dernières familles se montrent (les grands méchants de l'histoire !), on garde cette iconographie pour enfant (ce qui est parfaitement normal lorsque l'on sait que les limbes SONT générées à partir de l'esprit de tous ces enfants morts. Et c'est cette atmosphère colorée qui vient créer un contraste aussi prenant avec la solitude des personnages, avec les scènes de violence extrême (rappelons nous la première apparition du maître des couteaux ! De l'enfant miroir ! Ou encore du meurtre de Dodji de la part de Saul !), mais surtout avec la révélation des morts des enfants.
Le réalisateur a décidé de prendre un tournant entièrement différent de ce point de vue là. Du début à la fin du film je n'ai pas le souvenir d'avoir vu la moindre scène de soleil (c'est d'ailleurs aussi la stratégie de communication employée pour le vendre, cf l'affiche du film !), les scènes de complicité entre les enfants qui contribuent énormément à l'atmosphère joyeuse de la bande dessinée sont quasi inexistantes, là où les scènes de nuit sont très rares dans la BD (au moins lors des 5 premiers tomes, sachant qu'il n'y en a pas eu plus que ça au moment où David Moreau a décidé de faire son adaptation), elles sont omniprésentes dans le film. Cette ambiance tendue, oppressante fait que les moments de violence ne sont pas surprenants, ils sont tout simplement attendus. On n'est pas surpris de voir une flèche se planter dans le camion de pompier à 3 cm du visage d'Yvan puisque le film nous crie depuis le début que ça devait arriver. C'était selon moi une assez mauvaise idée qui vient encore éloigner le film du propos original tenu par la bande dessinée.
J'aimerais aussi souligner la différence entre le monde décrit dans la bande dessinée et le monde décrit dans le film. J'ai pu lire dans un blog sur inernet que David Moreau avait choisi de mettre le nuage de fumée plutôt que l'affaissement du sol comme limite de Fortville, et qu'il considérait que c'était un moyen moins coûteux mais tout aussi parlant de remplacer ce détail si important dans la bande dessinée. Pourquoi pas ? Affaissement, nuage, au fond, on s'en cogne. Il n'empêche qu'ils n'ont rien à voir pour une autre raison, dans la bande dessinée, les personnages sortent de la ville, ils vont explorer les alentours à la recherche d'autres personnes et rien ne les empêche de le faire. Ils décident de rester à Fortville puisque c'est l'environnement qui leur est le plus familier. Ainsi présenté, l'idée d'un monde identique au notre vient s'ancrer dans la tête des lecteurs qui comprennent bien qu'il y a autre chose au delà de Fortville, et l'affaissement de la ville s'avère donc être une anomalie (normal puisqu'elle vient avec l'apparition des dernières familles..). Et c'est bien ça qui est gênant, le nuage vient donner l'image au spectateur qu'il n'y a rien d'autre au delà, il est là par défaut, sa présence devient la norme là où il était l'anomalie.
Je finirai cette critique sur cette question : Après toutes ces libertés prises par le réalisateur, que reste-t-il de l'esprit de la bande dessinée ? Le fait que des gens soient seuls ? Peut-on réellement parler d'adaptation lorsque tout ce qu'on conserve du film sont les noms et la couleur de peau des personnages ainsi que deux ou trois éléments scénaristiques ?