Film revu dans sa version américaine de 144 mn.

Contexte express : photographe passionné issu d'une famille new-yorkaise modeste, Kubrick rejoint jeune la liste des "prodiges" que Hollywood se plait à starifier à la chaîne pour faire vitrine. 1er long métrage à 25 ans, succès critique mais bide publique, son 1er blockbuster sera le péplum "Spartacus" en '57 (son 5ème film, quand même...), et son 2nd et dernier la comédie "Dr Strangelove" en '64. Kubrick fait des films dans des genres populaires (policiers, guerre, SF...), mais au mieux il indiffère, au pire il clive violemment ("Orange", "2001"...). Années '70, son bide le plus douloureux, "Barry Lyndon" , après quoi le studio le soutient cordialement dans son souhait de réaliser un film commercial. Le cinéaste se tourne vers l'épouvante, décline le projet "L'Exorciste", et se dépêche de lire plein de manuscrits de romans pour trouver son 3ème "hit". Il retient ce "Shining", de Stephen King qui est un auteur bien populaire, et que Kubrick se met à dos en refusant son scénario. Le cinéaste co-scénarise le film avec la romancière Diane Johnson, pour qui le matériau de base est loin d'être de la grande littérature.

Spoiler Alert : ce "Shining" ne va pas être le blockbuster tant espéré.


1. Pourtant, que la montagne est belle...!


Kubrick construit son récit sur des analogies, des systèmes modèles de répétitions associations miroirs*.

Et la séquence "ouverture" programme la totalité du film à suivre.

Un montage de travellings avant sur une voiture qui roule sur des routes de montagnes, le tout accompagné exclusivement d'une musique instrumentale.

La caméra flotte, suit le véhicule depuis le ciel. Elle préfigure l'argument technique marketing du film : l'usage massif de la steadicam. Une présence fantomatique, une caméra oeil pour un point de vue esprit qui poursuit les personnages. Ici la voiture du père, plus tard le tricycle du fils. 2 personnages qui parcourent 2 mondes hantés - la nature pour l'un, l'hôtel pour l'autre. En quête d'un objet frustré, mais ne mettons pas la morue avant les oeufs.

Parce que lae spectateurice du début des années '80 peut avoir en mémoire le Nouvel Hollywood de la décennie précédente, et recevoir cette intro filmique comme un rappel esthétique.

Le "road movie" sociopolitisant en décors réels et lumière naturelle.

Comme "Easy Rider", à l'affiche duquel figurait Jack Nicholson.

Vroom, vroom...! ("Tiens, tiens...!", NdT)

Et tant qu'on en est à tendre un miroir cinématographique, les montagnes peuvent être vues comme un renvoi au western.

Le paysage entre alors en dialogue avec la déco de l'hôtel Overlook, et ses motifs amérindiens qui "sont jolis".

Les États-Unis se sont construits sur le génocide des Amérindiens. Quelle décence peut-il bien y avoir à "faire du joli" avec leurs paysages et leurs motifs culturo-artistiques ? L'Occident s'est construit sur des génocides. Comment vivre avec cette violence ? Devenir à son tour violent.e ? Danny va-t-il devenir comme son père, ou sa mère va-t-elle réussir à l'élever pour l'en détourner ?

Pour moi, Diane Johnson et Kubrick tirent une parallèle entre les Amérindiens et les femmes. Cause commune de victimes. La fameuse femme de la chambre 237 : au-delà du choc horrifique (que Spielberg a très mal régurgité dans "Ready Player One", mais passons), est-ce qu'un.e critique a déjà posé la question de ce qui est arrivé à cette femme au corps attaqué ?

De mon point de vue toujours, la hache de Jack "Johnny" sera à rapprocher du tomahawk, et le couteau de cuisine de Wendy du rôle domestique dans lequel les femmes sont enfermées.

Et tant qu'on en est à parler de femmes, la secrétaire présente au début de l'entretien d'embauche de Jack est filmée en contreplongée, elle surplombe les hommes assis, et les dialogues la font ressortir largement vainqueure. Mais elle reste rabaissée aux ordres de l'homme. Un combat. Tout comme Wendy donne son petit déjeuner à Danny absorbé dans un cartoon à la TV.

Quelle(s) solution(s), concrètement, quand on est déjà en prise avec notre domesticité de classe travailleuse modeste ?


Le morceau de musique qui accompagne cette séquence d'intro, c'est "Rocky Mountains" de Wendy Carlos. Wendy Carlos est une pionnière à plus d'un titre : 1ère compositeurice ouvertement et "fièrement" transgenre, et pionnière de l'utilisation d'instruments électroniques dans les BO de films de cinéma. C'est un sujet vaste et passionnant, que je résumerai simplement en référence cinéma, à nouveau : le fantastique, le surnaturel, et l'épouvante.

Quand ce sera la steadicam après le tricycle dans les couloirs, la bande son sera essentiellement le rythme des roues en alternance tapis - parquet.


2. [...] a dull bog [...] a dull bot [...] a dull boy


Le film met tout en parallèle. L'hôtel et le labyrinthe et l'acte créatif, l'Histoire et le récit, la lumière et la musique et la caméra et les personnages, l'adulte et l'enfant (le 1er joue à la balle, l'autre aux petites voitures), le père et le fils, etc.

Jack va embrasser ses visions et ses pulsions de violence horrifique (ne jamais oublier qu'il est ancien alcoolique qui a blessé son fils, et ancien prof qui a blessé un élève), tout comme Danny va laisser l'effrayant Tonny le posséder et le remplacer.

Mais dans un monde de frustration : nous sommes dans un film d'horreur où le sang ne restera qu'un objet de visions et de fantasmes, échouera à advenir dans la réalité du récit. Il restera un motif passé.

Un passé qui nourrit le présent qui alimente le récit du passé. Et c'est là que j'aborde mon 2ème geste préféré du film : le dialogue surréaliste entre Jack et Grady - aux chiottes. Le Jack meurtrier se base sur le fait divers de Grady, lequel lui assure s'appuyer sur un Jack qui "a toujours été". Un cyclisme totalement vertigineux et puissant, qui vient ajouter une dimension au déterminisme textuel du film.

La scène où Johnson et Kubrick font ressurgir le racisme anti-Noir.e.s des États-Unis : Halloran y devient le "nigger" à abattre.

Tout ce système modèle de décalage(s) va jusqu'à engendrer, à mon sens mais pas seulement**, une drôlerie, une familiarité comique, un fantastique ironique.

Le pinacle en est pour moi toute la séquence où Jack veut tuer sa femme. Sa victimisation d'homme ? Il ne veut pas lui faire de mal, mais seulement lui exploser le crâne ?? Il défonce des portes à la hache en citant le loup des 3 petits cochons ??? Et en disant "I'm home" ????

Le travail de Kubrick converge encore vers l'absurdité du genre humain et du monde qu'il se construit pour s'y enfermer. D'où la fin qui diffère du bouquin de base et a déplu à King : la violence gelée, par le froid comme par la photo. Condamnée à alimenter à la fois une mémoire et des répétitions de violences. Parce que Wendy a survécu, certes, victoire personnelle. Mais en fuyant, pas en vainquant ou en défaisant. Donc jusqu'à quelle mesure la fin est-elle "happy" ?


* Le plan à l'exact milieu du film est centré sur un miroir, au seuil de la chambre des Torrance : Wendy arrive dans le champ pour entrer dans le miroir, alors que Jack suit la trajectoire inverse.


** Une thèse a été soutenue à ce sujet à Toulouse en 1991 par Marie-Pierre Sanchez-Jaouan.

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il y a 12 heures

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