On entre dans Shoah non pas comme on entre dans une salle de cinéma, mais comme on pénètre dans un lieu sacré, froid et terriblement silencieux.
Ce qui frappe d'abord, et qui reste la décision artistique la plus radicale et la plus géniale du siècle dernier, c'est ce refus obstiné de l'archive. Claude Lanzmann a compris quelque chose que personne d'autre n'avait saisi avant lui : montrer des images des camps à la libération, ces monticules de corps, c'était paradoxalement mettre l'horreur à distance. C'était dire "c'était hier".
Lanzmann, lui, fait le pari fou du présent absolu.
Il n'y a pas de passé dans Shoah. Il n'y a que des champs de Pologne d'un vert insolent, des forêts paisibles où chantent les oiseaux, et des rails rouillés qui ne mènent nulle part. C’est là toute la terreur du film : comprendre que l'apocalypse a eu lieu au milieu de paysages magnifiques, sous un soleil indifférent.
La caméra de Lanzmann est une sonde. Elle scrute les visages des survivants, des bourreaux et des témoins (les paysans polonais) avec une intensité qui met mal à l'aise. Il ne filme pas des interviews, il filme des revenants.
Prenez la scène du coiffeur, Abraham Bomba. Lanzmann le pousse, avec une douceur impitoyable, à raconter l’irracontable tout en coupant les cheveux d'un client dans un salon de Tel-Aviv. Le geste quotidien du coiffeur se superpose au souvenir des chambres à gaz de Treblinka. Quand la voix se brise, Lanzmann insiste : "Il le faut." Ce n'est pas du sadisme, c'est une maïeutique de la douleur. Il faut que les mots sortent pour que les morts existent.
Et puis, il y a ce train. Cette locomotive qui avance, qui recule, ce bruit de ferraille et de vapeur qui scande les neuf heures du film comme un métronome infernal. C'est une symphonie funèbre sans musique. Lanzmann n'a pas besoin de violons pour nous faire pleurer ; il lui suffit de filmer le vide.
Ce n'est pas un documentaire. C'est un monument de mots et de silence érigé contre l'oubli. C’est une œuvre physique, épuisante, qui demande au spectateur de donner de son temps, de sa fatigue, pour honorer ceux qui n'ont plus rien.
On ne ressort pas de Shoah "instruit". On en ressort changé, avec le sentiment d'avoir touché du doigt la texture même de l'absence. C'est un chef-d'œuvre parce qu'il ne cherche pas à expliquer l'inexplicable, mais à le rendre présent, là, maintenant, tout contre nous.
C'est, tout simplement, le cinéma qui regarde l'histoire droit dans les yeux sans jamais baisser le regard.