Il est de fait que l'on a souvent du mal à se défaire des œuvres majeures des monstres sacrés. Comment passer après autant de joyaux que sont Taxi Driver, Les Affranchis, Casino, ou encore Raging Bull ? Aussi, en dépit de leurs qualités respectives, Gangs of New-York, Aviator, et Les Infiltrés ont eu bien du mal à se faire une place dans la filmographie culte de Scorsese, et c'est avec une pointe d'appréhension que l'on attendait ce Shutter Island, dont le postulat de départ pouvait paraître sacrément éloigné de ce à quoi le metteur en scène nous avait habitués. Pourtant, s'il est effectivement malaisé de se faire une place au soleil après de tels métrages, Shutter Island vient nous prouver qu'à l'instar d'Eastwood, Scorsese a toujours la main verte, et qu'il est encore capable d'en remontrer aux jeunes pousses, tout en affinant son style, plus sobre, mais bigrement efficace.

Autant le dire d'emblée, Shutter Island n'est pas (malgré l'étiquette qu'on a voulu lui donner un peu trop rapidement et facilement) un film à twist. Quoi qu'il en soit grillé dès les 5 premières minutes, l'intérêt du film repose moins sur ce coup de théâtre avorté que sur le cheminement de Teddy Daniels, joué de main de maître par un DiCaprio littéralement habité, véritable descente au coeur de la folie, s'immisçant dans nos peurs les plus profondes et se jouant perpétuellement de notre perception du réel.

Esthétiquement sublime, conjugué à une atmosphère étouffante et inspirant le malaise, Shutter Island réussit également là où il était justement attendu au tournant, en l'occurrence proposer plus qu'un banal thriller. Bien au contraire, lorgnant à plusieurs reprises vers le fantastique L'Echelle de Jacob (aussi bien sur le fond que sur la forme) tout en possédant sa propre identité visuelle et narrative, Shutter Island propose ainsi plusieurs niveaux de lecture et d'interprétation, redéfinissant nos concepts même de réalité et de fantasmes.

Traité avec une précision clinique et terrifiante, Shutter Island est une œuvre fascinante dont l'élégance et la justesse n'a pas fini de nous hanter.

Présenté comme mineur, Shutter Island est pourtant, et ce sans le moindre doute, un très grand Scorsese.

Kefka
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le 9 août 2010

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