Skyfall fait partie de ces films qui, quand on les découvre, donnent immédiatement envie de les revoir. Plus qu’un James Bond, cet épisode est un grand film.
Dès les premières images, on se rend compte que la photographie de Roger Deakins est magnifique et qu’elle apporte au film une identité visuelle très travaillée. La scène à Shanghai, avec les silhouettes de Bond et du tueur et, en fond, les immeubles illuminés en bleu, ressemble à un tableau. C’est presque trop beau pour être vrai.
La séquence finale en Écosse est également magnifique visuellement. Roger Deakins transforme progressivement les paysages froids et brumeux des Highlands en un décor presque irréel. La nuit tombe, le brouillard s’installe et la lumière disparaît peu à peu, jusqu’à ce que le feu devienne la seule véritable source de lumière. Les flammes orange contrastent avec le noir de la nuit et donnent à toute la scène une atmosphère presque apocalyptique. Les silhouettes de Bond et de Silva qui se détachent devant la maison en feu sont particulièrement marquantes. Deakins livre ici une photographie somptueuse, qui donne à cette dernière partie une véritable dimension tragique et presque mythologique. Les images gravent nos rétines pour toujours.
Mais cette qualité d’image n’est pas juste là pour faire joli, elle est au service d’un scénario au ton mélancolique. Écrit par Neal Purvis, Robert Wade et John Logan, Skyfall donne à Bond une vraie histoire personnelle. Le film donne parfois l’impression d’être un film sur James Bond plutôt qu’un film avec James Bond. L’histoire donne le sentiment que James arrive à un tournant de sa vie. Il est vieillissant, M est fragilisée, le MI6 est remis en question et Silva vient du passé. Tout le film baigne dans cette idée d’un monde qui est en train de disparaître. On sent que quelque chose se termine et qu’on arrive en fin de cycle.
La puissance du scénario réside aussi dans l’écriture de ses personnages. On côtoie depuis 7 films la M incarnée par Judi Dench. Au fil des épisodes avec Craig, une véritable relation s’est construite avec Bond, jusqu’à devenir presque maternelle. Skyfall exploite parfaitement ce lien et lui donne une profondeur nouvelle, rendant les enjeux autour de M bien plus personnels. Ici, Bond ne se contente plus d’obéir à M, il cherche à la protéger. Cette évolution donne à leur relation une dimension particulièrement forte et rend sa disparition d’autant plus douloureuse. 007 qui tient dans ses bras une M sans vie est une des images les plus marquantes et touchantes de la saga. On attend presque la réplique : « Nous avons tout le temps du monde ».
Judi Dench est formidable dans cette évolution, notamment par la retenue de son jeu. Elle n’a pas besoin d’en faire trop pour laisser transparaître la fragilité de M, qui se devine dans ses silences, ses hésitations et quelques regards. Elle arrive à faire ressortir toute la dramaturgie que M porte en elle depuis tant d’années. La scène où elle récite une poésie est l’un des plus beaux moments du film.
Mais le film ne serait pas le même sans Silva, le méchant interprété par un Javier Bardem totalement incroyable. Il est le mal absolu. Son seul désir est la vengeance, et il est prêt à tout pour atteindre M. Bardem lui donne une présence complètement folle, à la fois inquiétante, imprévisible et même dérangeante. Silva n’est pas un méchant comme les autres. Il semble prendre un véritable plaisir à semer le chaos autour de lui, tel le Joker de The Dark Knight. Il vole la vedette à chaque scène où il apparaît. Et Sam Mendes le filme à la perfection. Sa première apparition, qui prend le temps de faire monter la tension, est un beau moment de cinéma.
Il aura fallu 23 films pour que les producteurs décident d’engager un réalisateur du calibre de Sam Mendes. Il arrive sur la franchise avec sa patte et son savoir-faire. Avec Skyfall, on voit qu’il maîtrise tout. Il est aussi à l’aise pour mettre en scène un moment intimiste, notamment les scènes entre 007 et Moneypenny, que les scènes d’action. Il te prend Bond, te le met au fond d’un lac gelé et te rend ça sublime. Il te prend Bond, il te le met sur un toit observant la ville de Londres et te rend ça mémorable. Il te prend Bond pendant qu’il se fait raser et te rend ça à la fois sensuel et élégant. On a enfin un créateur.
Mais la réussite n’est pas qu’à l’image. Elle se trouve aussi dans les oreilles. La musique de Thomas Newman, compositeur phare de Mendes, nous propose une partition tantôt spectaculaire, tantôt plus intimiste. Elle accompagne parfaitement les différentes facettes du film et contribue à son atmosphère élégante et mélancolique. Et que dire de la chanson d’Adele, si ce n’est qu’en plus d’être exceptionnelle et de convenir parfaitement au film, elle a largement contribué à son succès.
Cet épisode est clairement le Goldfinger de l’ère Craig. Skyfall est sorti pour fêter les 50 ans de la saga. Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une réussite totale. Rien n’est à jeter. Daniel Craig est maintenant parfaitement à l’aise dans le costume. Cet épisode aurait pu clore son ère, ça aurait été parfait.
Daniel Craig livre ici un Bond particulièrement mélancolique. Pour la première fois, on le voit réellement fragilisé, et cette vulnérabilité donne au personnage une dimension plus humaine. Il finit par renaître et clôture son film par le gunbarrel. Bond est enfin de retour. Et pour de bon.
La critique qu’on pourrait faire au film est peut-être de placer la barre trop haute et de laisser espérer aux spectateurs un spectacle de ce niveau à chaque film. Skyfall est une parenthèse enchantée. C’est sans aucun doute le meilleur film de la saga, mais ça ne fait pas pour autant de lui le meilleur Bond de la saga.
Et nous avons tout le temps du monde pour le regarder encore et encore, et l’apprécier encore et encore.