Des petites routes, donc.
Ça ressemble à une méditation sur la façon dont l'homme minuscule a rendu l'immense espace vivable pour lui-même, à sa mesure et praticable.
Des petites routes plutôt que des highways, pour mieux rendre compte de cette passion du détail qui anime l'être humain (régir jusque dans les détails), la particularisation extrême plutôt que l'organisation globale (ça, ce serait un documentaire de Yann Arthus-Bertrand).
Les paysages sont là, écrasant de toute leur puissance ces routes dérisoires - dérisoires et héroïques - où passent parfois une voiture, deux, trois, quatre, ou bien aucune, ou encore qu'un homme traverse - mais pour aller où ? Tout le film est chargé de cette question : où va-t-on ? Et pourquoi y va-t-on ? C'est un film très existentiel dans sa façon de mettre à plat l'activité humaine. Il en ressort par moments une tonalité comique, par exemple lorsque quatre voitures déboulent à toute allure en se suivant de près après un long moment de silence et d'immobilité. (C'est l'héritage étrangement déformé du slapstick : toute entrée dans le champ est un événement.) Ou bien cette route filmée, depuis une intersection invisible mais très bruyante, avec beaucoup de passages, mais que personne n'emprunte et qu'on prendrait presque en pitié de se tenir si obstinément à l'écart (à la marge) de l'agitation.
Small roads déploie aussi une certaine sensualité, par sa façon de mélanger les saisons, les couleurs, les végétations et les types de paysages. Et aussi par la forme des lignes ou des courbes que les petites routes tracent dans l'espace, droites, serpentines, arquées, incurvées, sinueuses, bossues, creusées, planantes : ce sont autant de postures qui forment une sorte de Kamasutra des ponts et chaussées.
Il y a les ombres, les nuages, le bruit des mouches ou celui des oiseaux, les zones de givre ou de neige, un éclair au loin, le rempart des montagnes, les roches rouges affleurant, la répartition toujours inégale des couleurs, et cela donne envie de voir toujours plus de petites routes, comme si de l'accumulation nous pouvions obtenir, non seulement une maîtrise, mais aussi une connaissance. Il n'est pas rare, d'ailleurs, face à tel ou tel plan, de se dire : je connais ce genre de route.
Très rapidement vient la tentation d'une classification des routes, que le film s'amuse à déjouer par son montage et sa rythmique imprévisible (les plans semblent d'inégale durée - mais je n'ai pas vérifié), pas même secrète ou alchimique (car Benning ne cherche pas à changer ces routes en autre chose qu'elles-mêmes).
C'est le contraire d'un road-trip : c'est un road-stay. On reste, avec Benning, au bord de la route, comme les vaches dans le grand pré sombre. On ne prend pas la route, on la regarde. Et finalement nous ne regardons plus le monde comme des humains, mais comme des bêtes (des bêtes parquées derrière un écran).
C'est tout le paradoxe de ce cinéma qui met à l'arrêt. Paradoxe d'autant plus fort qu'il s'agit d'un cinéma de la durée. Mais en réalité, seul le regard est mis à l'arrêt, pas son corollaire : la pensée. La durée vient s'insinuer non dans le déploiement d'un récit (d'une aventure) mais dans l'attention et l'observation (donc la pensée).
Ce qui fait, je crois, que beaucoup de gens ne supportent pas le cinéma de James Benning (j'ai le souvenir de salles se vidant des deux tiers de ses spectateurs), c'est qu'il semble nous dire : reste à ta place. En cela, il peut paraître atrocement américain. Mais si en effet ces films nous contraignent à tenir une position fixe, c'est pour nous déplacer intérieurement. Plutôt zen, donc, qu'américain. Et la voie du zen est très âpre.