La catégorie du film de yakuza a un fort potentiel à raconter des histoires très différentes et captivantes. Peu de temps avant son accident de moto, Takeshi Kitano était déjà dans une recherche de mélange entre la violence des gangs et une volonté de montrer l’art dans sa diversité. Sonatine, comme un choix musical où Kitano n’a pas choisi une orientation artistique bien établie, lui qui ne sait pas tenir en place dans ce qu’il recherche dans le cinéma et ses autres performances artistiques. Rien d’étonnant qu’une partie de son long métrage soit couverte d’une musique variée et légère, tel un adepte des sonates, où des gangsters jouent à cache-cache sur une plage comme des enfants qui auraient trop regardé le Club Dorothée. Plongeons dans cette douce mélodie.


Combler l’ennui par l’art et les jeux

Kitano prend le film de yakuza, il le met au congélateur et il le sert comme un sashimi soit quelque chose de froid et silencieux. Ce qui me marque en premier, c’est la façon dont Sonatine transforme l’attente en matière première. Kitano installe un vide assumé, un espace où ses personnages (et le spectateur) doivent apprendre à respirer. On pourrait croire à une parenthèse dans l’intrigue, mais c’est en réalité le cœur battant du film. Quand Murakawa et ses hommes se retrouvent planqués au bord de la mer, ce n’est pas un simple « entre-deux », c’est un sas existentiel. On y observe des yakuzas jouer à la toupie en papier comme des gamins de maternelle, s’inventer un tournoi de sumo improvisé ou piéger leurs camarades avec des fusées d’artifice. L’ironie de la situation avec ces criminels endurcis redevenus enfants est si savoureuse qu’on en oublierait presque les cadavres qui les ont conduits là. Ce décalage permanent entre violence et douceur devient le moteur du film. Chez Kitano, le bruit le plus fort n’est pas le coup de feu, mais le silence qui l’entoure. Quand un personnage se fait abattre dans un ascenseur, sans préparation dramatique, sans musique, sans même un ralenti, l’effet est plus brutal que n’importe quelle scène sanguinolente. Kitano ne montre pas la violence pour la glorifier, mais pour rappeler qu’elle surgit comme une vérité laide et presque ennuyeuse, un geste banal dans un monde qui tourne en rond. Le film devient alors une réflexion sur l’usure du pouvoir et la lassitude de ceux qui le portent. Murakawa n’est pas un chef charismatique, c’est un homme fatigué qui s’interroge intérieurement : « Mais pourquoi je fais encore tout ça ? » On se doute qu’il ne trouvera pas la réponse sur la plage. Il essaie avec détermination et c’est déjà héroïque.


Le calme avant la tempête

Ce n’est pas un hasard si j’ai lu dans plusieurs critique que Sonatine a une forme de cinéma zen. Pas zen comme un spa avec musique de flûte, mais zen comme la méditation forcée qu’on fait quand on n’a plus rien à faire, ni rien à espérer. Chaque plan fixe ressemble à une carte postale envoyée depuis le bord du vide. Le long métrage n’a rien d’austère, il est traversé d’un humour si sec qu’on pourrait s’y couper. Voir des yakuzas tenter de tirer sur une canette flottant dans les vagues avec le sérieux de tireurs olympiques est un moment d’anthologie. Kitano nous rappelle que l’absurdité n’est pas l’ennemie de la tragédie, mais son partenaire secret, un peu comme un duo comique où l’un meurt à la fin. Dans cette logique, on peut lire le film à travers le prisme de l’absurde. Murakawa semble détaché de ce qui l’entoure, réagissant aux événements avec une neutralité presque inquiétante. Ce n’est pas qu’il ne ressent rien, c’est que le monde ne lui offre plus de sens clair. À la plage, au lieu de chercher une stratégie pour survivre, il joue, il s’allonge et il regarde l’horizon. Il devient littéralement un homme en suspens, comme si la seule victoire possible était de retarder l’inévitable. Le mutisme de Kitano devient un langage en soi. On pourrait aussi interpréter Sonatine comme une critique de la structure même du film de gangsters. Au lieu de glorifier la loyauté, la hiérarchie ou la vengeance, Kitano montre leur vacuité. La mission confiée à Murakawa sent le piège à plein nez et tout le monde le, sauf peut-être ceux qui veulent encore croire aux règles du jeu. Mais les règles ne sont là que pour donner l’illusion que quelqu’un contrôle encore quelque chose. Les personnages obéissent, non par conviction, mais par inertie. C’est peut-être la plus grande violence du film : pas celle infligée avec un revolver, mais celle imposée par l’absurdité d’un système qui fonctionne simplement parce qu’il a oublié comment s’arrêter.


Rire zen et uppercut

Sonatine n’est jamais pesant. Au contraire, il donne envie de le revoir rien que pour savourer ces instants suspendus où le film prend des airs de vacances criminelles. La plage devient un théâtre de la liberté la plus fragile, un endroit où l’on peut rire sans raison, tirer des feux d’artifice en pleine nuit ou improviser une danse qui ne ressemble à rien mais qui reste inoubliable. C’est précisément cette liberté minuscule, dérisoire et presque ridicule qui rend les personnages profondément humains. Pendant quelques minutes, ils cessent d’être des figures du genre pour devenir des hommes qui redécouvrent la vie, juste avant de la perdre. Kitano réussit un beau tour de magie, faire d’un film sur la mort une ode secrète à la vie. Non pas une vie spectaculaire, mais une vie simple, silencieuse, faite de vagues qui reviennent, de jeux idiots, de gestes qui ne mènent à rien et qui, pour cette raison même, comptent énormément. Kitano travaille à contre-courant des codes du cinéma de gangsters qui préféraient les ralentis baignés de sang et les punchlines qui font trembler la moquette. Ici, tout est retenue. Les plans sont fixes, presque immobiles, comme si la caméra avait décidé qu’elle aussi était en vacances à Okinawa. Prenons cette scène où Murakawa (le personnage joué par Kitano, impassible comme une statue qui aurait perdu sa notice d’utilisation) observe ses hommes s’amuser sur la plage. Rien ne se passe, littéralement. Pourtant, le cadre, le rythme et l’absence de musique transforment ce moment en suspension pure. On se surprend à rire, puis à s’inquiéter : dans un film de Kitano, la détente n’est qu’un piège narratif qui cligne de l’œil. Cette alternance entre comique absurde et brutalité foudroyante deviendra sa signature, visible aussi dans Hana-bi ou Violent Cop. Mais dans Sonatine, elle atteint un équilibre miraculeux : la violence est si rare qu’elle en devient presque sacrée. Quand elle surgit, c’est sec, rapide et sans fioritures, l’anti-Scarface par excellence.


Sonate d’été

Kitano monte comme un poète qui aurait décidé de supprimer tous les adjectifs inutiles. Pas de surenchère, pas d’explication et pas de psychologie sous-titrée. Une ellipse suffit à dire ce que d’autres films hurlent pendant dix minutes. Par exemple, après un affrontement, une simple coupe nous propulse dans une scène de jeux enfantins. Aucun plan de transition, aucune préparation. C’est déroutant, hilarant et d’une précision chirurgicale. On pense au minimalisme de Bresson, mais version yakuzas en chemises hawaïennes. Cette économie crée une forme d’élégance brutale, Kitano fait confiance au spectateur et ne le tient pas par la main. Il aime l’espace. Les plages désertes deviennent un décor mental et un lieu où les personnages se dissolvent doucement. On pourrait croire à un clin d’œil à Ozu avec ses cadres frontaux et son goût pour la contemplation, mais Kitano y ajoute une absurdité tranquille qui lui est propre. La séquence du sumo improvisé sur le sable est un parfait exemple : c’est drôle, inattendu et assez tendre. Parce que tout est calme, chaque rire résonne. C’est ce contraste qui rend la tragédie finale encore plus percutante, un peu comme si Le Samouraï de Melville décidait de prendre un ballon de plage avant de retourner au destin. La photographie est d’une simplicité redoutable. Pas de filtres clinquants ni de composition ostentatoire : des couleurs douces, des horizons larges et une lumière naturelle qui semble dire « tout va bien ». Ce qui est techniquement un mensonge, mais un mensonge magnifique. Ce choix visuel transforme Okinawa en espace paradoxal : à la fois refuge et piège, terrain de jeu et zone d’attente mortelle. La scène nocturne éclairée par les feux d’artifice résume tout le film : beauté fragile, danger silencieux et poésie absurde. Kitano filmera plus tard les explosions de Hana-bi avec la même sensibilité, comme si la violence n’était qu’une variation de la lumière.


Kitano, héritier du cinéma

Il est évident que Kitano connaît des références. Tout d’abord, Jean-Pierre Melville pour le mutisme élégant et les gangsters qui parlent moins qu’un poisson rouge dépressif. Mais aussi Yasujirō Ozu pour le goût du silence structurant. On peut aussi penser à Akira Kurosawa dans la manière de filmer la fatalité sans grands discours. Kinji Fukasaku, je l'ai déjà exprimé dans ma critique sur Violent Cop mais Sonatine a une trame qui ressemble à celle de Guerre des gangs à Okinawa. Enfin, Jim Jarmusch que Kitano influencera en retour (Ghost Dog n’est pas si loin dans l’esprit). Mais Kitano n’imite jamais. Il distille et il ralentit. Il dépouille jusqu’à atteindre une forme de cinéma presque abstrait. Il prouve dans Sonatine qu’on peut jouer un chef yakuza blasé comme si on attendait son bus, mais avec une intensité qui ferait pâlir n’importe quel acteur adepte de l’actor studio. Son visage reste aussi immobile qu’un masque nō et pourtant, quand Murakawa lance une balle dans le jukebox du bar en début de film, on comprend tout : la fatigue, le dégoût et cette petite étincelle d’ironie. Plus tard, lors de la fameuse scène de roulette russe sur la plage, Kitano ne cligne presque pas des yeux. On se retrouve à rire nerveusement, un peu honteux, convaincu que personne n’a jamais fait autant avec aussi peu de mouvements faciaux. La musique joue les trouble-fêtes avec un charme discret. Juste des nappes synthétiques et des mélodies minimalistes pendant que les personnages se demandent clairement si tout va exploser. Quand Murakawa et ses hommes s’amusent sur la plage, Joe Hisaishi nous enveloppe d’une douceur presque tropicale, transformant des yakuzas en grands enfants. Puis, au moment où le réel rattrape le jeu, la musique s’évanouit brutalement, comme si elle refusait de cautionner ce qui arrive. Résultat : un film de gangsters qui sonne parfois comme un rêve d’été avec des armes. Le montage a le sens du timing comique et tragique. Les plans s’étirent jusqu’à l’absurde. On attend, on respire et on se demande si quelque chose va arriver. Puis une coupe sèche : un tir, une chute et un changement de décor, comme si le film lui-même haussait les épaules. L’alternance entre les longues scènes de jeux sur la plage et la violence expédiée en quelques secondes donne l’impression que Kitano invente un nouveau sport extrême : le décalage émotionnel. On s’attache, on rit et soudain on se rappelle que c’est un film de yakuzas.


Conclusion

Si vous cherchez un film de yakuzas qui vous tire dessus sans jamais courir, qui fait rire juste avant de vous serrer la gorge et qui prouve que le plus grand frisson peut venir d’un type immobile sur une plage, Sonatine est votre nouveau rendez-vous obligatoire. Préparez-vous à découvrir que, parfois, les balles ne font pas autant de bruit que le vent. Sonatine réussit l’improbable : un mélange de poésie, de brutalité et d’humour pince-sans-rire qui donne envie de courir sur la plage, mais sans roulette russe. Étonnement, on aurait envie d’aller à Okinawa et prendre le risque de croiser ces malotrus. Pauvre Miyuki, elle doit fuir ce drame tant qu’il en est encore temps.

Kaji-Aventurier
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il y a 7 jours

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