Des regards comme une évidence, lorsque chacune de leurs lèvres se cherchent et se touchent sans un mot. Juste des sourires, venus dessiner ce beau rêve, à l’arrivée d’un petit ange nommé Ona.
Et pourtant, devant ce bonheur immense, entre Ángela (Miriam Garlo) et Héctor (Álvaro Cervantes), naissent déjà toutes ces questions, maintenant qu'apparaît une petite fille qui entend chaque son et les découvre à travers ses deux jolies perles éclatantes de lumière.
Ainsi très vite, on observe Ángela et ses gestes qui hésitent. Une maman et son bébé qui se regardent en silence et qui cherchent à capter ce qui ne s'entend pas. Essayer tendrement de lui raconter une histoire autrement, quand les mots lui manquent et qu'elle s'accroche à ce monde entre deux rives, l'un bercé de silence, l'autre traversé de voix et de résonances.
Tous ces petits liens invisibles, qu'Héctor essaie de retenir, qu'il promet de construire amoureusement, malgré les difficultés du quotidien au sein du couple.
Ce sont tous ces moments presque imperceptibles qu'Eva Libertad réussit à filmer, là où l'amour ne disparaît pas, mais change de forme. Voir Ángela, une femme de caractère qui avance fragile, courageuse, mais de plus en plus seule, notamment à l'arrivée des grands-parents et des amies d'Héctor qui s'amusent des petits rires d'Ona, tandis qu'Ángela ne lui offre en images que des pleurs.
Deux manières d'aimer si tristes et différentes, qui l'éloignent un peu plus chaque jour d'Héctor et de son enfant.
Un heureux événement qui s'est transformé en épreuve de chaque instant pour Ángela, quand les paroles et les bruits la repoussent doucement vers les murmures réservés de ses amies malentendantes. Une dérive lente, presque discrète, avec une peur qu'elle n'exprime pas toujours, mais qu'elle tente de comprendre, de surmonter.
Un film qui touche à quelque chose de rare. La réalisatrice capte avec une justesse bouleversante cette frontière entre deux réalités qui coexistent sans jamais totalement se rejoindre, eux qui pourtant s'aimaient. Eva Libertad laisse parler les visages et les retenues prendre toute leur place avec une délicatesse quasi instinctive, particulièrement dans les dernières scènes, avec des silences habités, tellement denses que l'interprétation de Miriam Garlo parvient à rendre palpable.
On ressent pleinement cette manière d'exister, de percevoir l'entourage, sa solitude à présent dans son couple. La complexité à partager les responsabilités et les dilemmes personnels liés à la création d'un lien affectif pas toujours simple à manifester.
Sorda propose un regard unique sur le monde des sourds et des malentendants et sur la manière dont cela peut se vivre, qui peut exclure, rendre étrange, asocial ou en colère, sans jamais oublier d'aimer, avancer par des petits signes qui deviennent peu à peu un chemin entre Ángela et sa fille qu'elle voit grandir. Ce chant silencieux qu'il faut savoir inventer avec elles, qui les unit par les yeux et par le cœur, là où les mots n'existent pas, que les autres ne peuvent entendre.