Rien d’extraordinaire, rien de nouveau, rien d’incroyable : c’est sur la triste banalité que se construit Sorry, baby. Banalité d’une vie d’étudiante débouchant sur un poste de professeur, banalité du statut de femme exacerbant les rivalités et les convoitise, banalité de l’emprise d’un homme en position de pouvoir, banalité du viol qui en résulte.
Eva Victor, qui relate dans ce premier film des événements proches de sa propre expérience, aimerait hurler, fracasser le monde ou rester prostrée dans son bain. Elle rejoindrait alors la cohorte des hurleurs qui affrontent les sourds. Alors elle propose un pas de côté : l’histoire d’une reconstruction, sans violons ni sublime, sans programme à vendre, un simple fragment de parcours dans lequel des filaments de lumière peuvent venir s’accrocher à la noirceur.
Agnes tourne autour de « The Bad Thing », l’innomé, pour s’en détacher, le mettre à distance et le réduire à ce qu’il devrait être : un événement indigne. Le récit non linéaire l’approche par touches successives, et l’immense pudeur de sa restitution (un plan fixe sur la façade d’une maison, autour de laquelle la nuit tombe, puis le témoignage verbal de la victime à sa meilleure amie) suscite autant la révolte que des torrents d’empathie.
Car Sorry, baby relate avant tout les contacts avec le reste du monde : une meilleure amie, phare dans la nuit dont l’humour et l’ironie se nourrissent d’une profonde compréhension des enjeux. Un chat, un voisin, du liquide inflammable, un gardien de parking et son good sandwich (formidable rencontre avec John Carroll Lynch) et la justice elle-même, dans un nouveau brillant exercice d’équilibriste, où Agnes, jurée potentielle, parvient à établir son propre rapport à la vengeance et la réparation.
Puisque la vie continue, les attendus se présentent : la profession, l’amie en couple, l’arrivée d’un bébé, la possibilité d’une idylle avec un prétendant tout aussi maladroit. Mais l’essentiel n’est pas là. Pour l’instant, on regarde le monde vivre, les petits frissons de sens qui bruissent alentour, les filaments à tresser à son corps. On sait que le mal est là, on en rit un peu face à un système paralysé face à lui, on en frémit davantage lorsqu’il s’agit de protéger les vulnérables qui y seront confrontés.
Lorsqu’on lui demande si elle se voit en mère de famille, Agnes répond : « I don’t see myself ». Sous le regard bienveillant et profondément juste d’Eva Victor.