Qui est le film ?
Sorry, Baby est le premier long métrage d’Eva Victor, comédienne et scénariste révélée par ses vidéos sur Twitter, ici passée derrière la caméra pour raconter l'histoire d'un traumatisme. Tourné dans les paysages de la Nouvelle-Angleterre, le film s’inscrit dans une tradition américaine du récit post-traumatique, mais refuse les codes attendus du drame ou de la reconstitution. En surface, il suit Agnes, professeure de littérature, majoritairement dans les années qui suivent un événement désigné seulement comme le Bad Thing.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet de Victor est clair : déplacer le regard du spectateur du moment traumatique vers son sillage, là où le temps se dilate et où les traces restent inscrites dans les moments les plus ordinaires. La tension principale du film réside dans ce paradoxe : comment dire sans montrer ? Comment faire sentir un poids sans l’alourdir par des images explicatives ? Sorry, Baby cherche à cartographier ce territoire invisible où se mêlent mémoire, humour et résilience, et où la vie "reprend" mais autrement.
Par quels moyens ?
Le récit se déploie en cinq chapitres couvrant plusieurs années. La linéarité est brisée : l’histoire se recompose par fragments, comme si nous entrions directement dans la mémoire d’Agnes. Ce montage invite le spectateur à être actif, à combler les ellipses, à sentir le vide laissé par l’événement plutôt qu’à le voir comblé.
La relation entre Agnes et Lydie est filmée dans sa banalité tendre : conversations absurdes, gestes complices, silences habités. Lydie ne sauve pas Agnes ; elle l’accompagne. Le film donne ainsi à l’amitié féminine un rôle central, loin de l’ornement narratif, en la montrant comme une forme de mémoire partagée et de résistance affective.
Victor, héritière d’un humour acéré, introduit des ruptures comiques qui ne minimisent pas la douleur mais l’illuminent. Ces instants drôles révèlent la persistance de la vie, et créent un espace émotionnel où le spectateur peut respirer.
Un chaton, un sandwich offert, une crise d’angoisse nocturne : ces détails prennent une charge symbolique au fil du film. Ils deviennent des balises émotionnelles, rappelant que la reconstruction ne se joue pas dans les grands gestes, mais dans la somme patiente de ces petits ancrages sensoriels.
Son agresseur, filmé sans excès de psychologie ni tentative d’explication réductrice, apparaît comme une figure à la fois banale et terrifiante. Banal, parce qu’il incarne cette normalité trompeuse qui se fond dans le quotidien, cette silhouette qui ne se distingue pas d’un voisin, d’un collègue, d’un ami. Terrifiant, parce qu’il agit sans remords, avec assurance, comme si la violence exercée n’était que le prolongement de sa place dans l’ordre du monde.
Le refus d’aller en justice s’inscrit dans cette logique : ce n’est pas un manque de courage, ni une absence de foi en sa parole, mais une conscience de ce qu'est le système judiciaire. En évitant le procès, elle ne fuit pas l’affrontement, elle le déplace : elle choisit de garder la maîtrise de son récit, plutôt que de le voir déformé, instrumentalisé ou réduit par les logiques binaires du tribunal. Ce silence n’est pas une résignation, mais une forme paradoxale de résistance : refuser de livrer son expérience intime à un cadre qui n’entend que ce qu’il sait déjà entendre.
Où me situer ?
J’admire la précision avec laquelle Eva Victor refuse la tentation de la sur-explication. Ce choix, rare dans les récits de trauma, place le spectateur dans une position d’écoute plutôt que de consommation.
J’adore profondément le propos du film. Il ose regarder là où tant d’œuvres détournent le regard, il s’attarde sur la complexité des blessures invisibles et sur la difficulté d’exister après avoir été brisée. J’aime cette façon d’articuler l’intime et le collectif, de montrer que derrière un cas individuel se cache une structure sociale et judiciaire qui façonne les trajectoires. Le film ne se contente pas de dénoncer, il creuse, il donne à ressentir, et c’est cette sincérité dans le propos qui me touche.
Quelle lecture en tirer ?
Sorry, Baby n’est pas un récit de traumatisme, mais un film sur l’après, sur cette zone grise où la vie continue sans redevenir exactement la même. Il préfère l’écoute à la reconstitution, le détail à la scène-choc, le rire à la gravité forcée. Il rappelle que ce qui nous tient, dans les moments de fracture, ce n’est pas un grand acte héroïque, mais la persistance têtue des gestes simples : un ami qui reste, un chat qui s’installe, une lumière qui filtre à travers une fenêtre. Le film regarde le fragile, et le tient à hauteur d’œil.