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le 13 août 2026
SuivrePar-delà les mondes !
Je suis un admirateur de Ryusuke Hamaguchi, l’un des cinéastes d’aujourd’hui dont je suis le plus assidûment la carrière. Mais quand j’avais appris qu’il allait tourner un film majoritairement en...
Au départ, il y avait de quoi aller voir « Soudain » de Ryusuke Hamaguchi à reculons. Moins pour sa durée dithyrambique ou son sujet que pour ce qu’il augure dans la filmographie du cinéaste japonais lequel, pour l’occasion, pose sa caméra à Paris. Majoritairement tourné en langue française, prenant pour décor principal une maison de retraite, arguant un casting essentiellement occidental et l’allure d’une fresque sociale, on pouvait craindre l’idée de voir Hamaguchi succomber au syndrome de l’autopastiche, comme font parfois les cinéastes tournant dans un pays qui leur est étranger. Alors que son précédent, « Le Diable n’existe pas » (2024), se voulait un récit ambigu survolant un Japon rural, « Soudain » affirme lui un dessein ouvertement orienté vers le grand public : le scénario ne laisse rien dans le creux de la vague, les références sont plus qu’appuyées, toutes les générations sont représentées, et tout est agencé pour que le spectateur ne soit aucunement désorienté. Nous sommes là face à une production remarquablement propre, qu’on verrait bien avoir sa place en prime time d’une grande chaine de télévision. Il faut dire, le film n’est pas sans aborder un sujet particulièrement sensible : les EPHAD, à peine deux ans après le scandale Orpéa, lequel est évoqué dès l’exposition. Les trente premières minutes du film expédient le train de vie de Marie-Lou, directrice d’EPHAD campée par Virginie Éfira. Les séquences sont denses, le corps de l’actrice est sans cesse cerné par d’autres silhouettes ou par des murs quand elle n’est pas cadrée en gros plan, tandis qu’un enchainement de conflits permet au spectateur de connaitre ce qui sera l’enjeu du personnage : former son personnel soignant à l’Humanitude, une méthode d’approche des patients fondée sur le regard, les sens, l’empathie, visant à les responsabiliser tout en les soignant avec davantage de dignité.
Une fois ces grandes lignes évacuées, le film, lentement mais surement, se déploie à partir de l’instant où Marie-Lou rencontre Mari, une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer incurable, interprétée par Tao Okamoto. La rencontre a lieu sous les arbres, après la pluie. On aurait presque l’impression de sentir l’odeur pénétrante du pétrichor, ainsi que le poids des feuilles qui s’écoulent sur ces visages ombragés. Soudainement, le scénario devient moins mécanique, et la mise en scène plus élastique. Soudain, l’air passe. On aura rarement vu un film donnant l’impression de se détendre avec une telle limpidité, offrant la sensation de s’ouvrir sur la pointe des pieds. Les plans fixes et les champs contre champs laissent place à des travellings imprégnés par la fluidité urbaine : les lumières de la ville s’allument, les pigeons s’envolent, le métro aérien passe dans un coin du cadre. « Soudain » épouse pleinement le mouvement de la ville, qu’il représentera, dans une scène aussi charnière que vulgarisatrice, comme un noyau, un cocon de « l’ici et maintenant ». De même, le film se plaît à jouer avec le temps, étirant certaines séquences jusqu’à laisser l’action se dérouler en quasi temps réel, alors que parallèlement les panneaux rohmeriens annonçant les dates rappellent la brièveté de l’histoire. La rencontre entre Marie-Lou et Mari, sur le fil de l’eau comme au cœur de la nuit, comporte un nombre d’ellipses réduit, interrompant au minimum la création de ce lien d’emblée évident qui se tisse entre les deux femmes. De même, cette appétence pour le temps présent interroge notre propre perception spectatorielle : à un moment, Marie-Lou nous explique qu’une personne normale a une perception linéaire du temps, tandis que les personnes séniles le perçoivent comme une ligne pointillée. De pair, le film va s’inspirer de ces deux régimes perceptifs pour agencer son récit, suivant des trames tantôt linéaire, tantôt en affirmant des ellipses surprenantes, comme le segment au Japon lequel s’inaugure brutalement par un plan dans un tunnel ferroviaire.
L’utilisation que fait Hamaguchi du langage cinématographique fait montre d’une précision et d’une justesse à proprement parler fascinantes. Ce cinéaste a une faculté à laisser agir la lumière et le montage avec une telle finesse que le film finit par infuser en nous sans même qu’on s’en rende compte. « Soudain », comme tous ces précédents, a en son cœur l’histoire d’un croisement entre deux trajets, ici ceux de deux femmes anticonformistes menant des existences solitaires, sans conjoints ni familles, et sous la pression de desseins qui les dépassent. Pour Marie-Lou, il s’agit d’imposer une nouvelle doctrine de soin pour les personnes âgées. Pour Mari, il s’agit de laisser une trace dans ce monde avant sa mort imminente. Mais leur rencontre n’est pas un point de départ, ni un point d’arrivée. C’est plutôt la partie émergée de l’iceberg qu’est ce film dansant avec sa densité. On pense souvent à Ingmar Bergman ou à Hitchcock pour la manière de filmer les intérieurs, de révéler insidieusement les décors. Mais si le cinéma d’Hamaguchi nous fait exclusivement penser à de grands cinéastes, il n’en demeure pas moins fondamentalement contemporain. Ce qui frappe le plus dans « Soudain », c’est cette interrogation constante mais discrète : comment mettre en scène le monde d’aujourd’hui, « l’ici et maintenant » ? Il y a certes cette opposition entre urbanité et ruralité, mais Hamaguchi ne se limite pas à ça : il ne cesse de réorganiser l’espace, de chercher un autre regard, une nouvelle forme d’attention explicitée par le concept d’Humanitude que porte Marie-Lou. Pour ce faire, le cinéaste use d’une simplicité bouleversante : il suffit qu’un personnage face son entrée dans le cadre, ouvre une porte, débarque avec un chat, se lève sans crier gare, pour bouleverser les enjeux spatiaux d’une scène. Le montage, exécuté par Minori Akimoto et Azuza Yamakazi, participe pleinement à faire cohabiter les espaces. Par exemple : à un plan large d’un train passant dans une plaine japonaise succède celui d’un métro aérien défilant entre deux immeubles haussmanniens. Ainsi les espaces interagissent, se nourrissent les uns les autres en fluidifiant la narration. Et la totalité des dispositifs scéniques font preuve d’une dialectique constante où tout finit par bouger, par trouver son indépendance et/ou son osmose avec ce qu’il reste. Le risque, c’est que la structure finisse par tourner à l’autosuffisance, qu’il n’ai plus besoin de notre regard pour s’épanouir puisqu’elle le fait si bien toute seule. Mais le scénario d’Hamaguchi et Léa Le Dimna prend soin de laisser des trous dans lesquels on peut s’engouffrer : l’évocation d’un ex-mari, une infirmière récalcitrante, Karl Marx… Et surtout, cette ombre qui talonne l’ensemble du film jusqu’à son propre titre : la mort, qui vient soudain.
Car malgré cette douceur affichée, « Soudain » n’oublie jamais la dureté, la détresse et la difficulté que provoque la vieillesse. La mort est le non-dit du film. Elle n’est visible qu’une fois, au début, puis le reste des décès se déroule hors champs, et Hamaguchi évite scrupuleusement d’en faire un ressort émotionnel sur lequel s’appuyer, esquivant au passage la quasi totalité des autres écueils du drame social. La mort intervient plutôt par une lumière qui s’estompe sur un mur, la marionnette d’un cochon, un scanner affichant des formes abstraites, ou tout simplement un écran blanc. Elle inonde l’ensemble du récit sans l’infiltrer, révélant que là où « Soudain » est le plus inventif, c’est dans sa retenue, son économie permanente, le refus de souligner. En ce qui concerne l’Humanitute, on aura certes droit à un lot de séquences explicatives, mais le film va ensuite se contenter de faire corps avec cette logique, n’hésitant pas à prendre un chemin quasiment utopique. On dit souvent des films d’Hamaguchi qu’ils sont doux. Et c’est vrai qu’on les caresse mieux qu’on les encaisse. Si la douceur n’arrête pas la mort, elle forme ça et là des parenthèses de résistance, elle illumine la nuit comme des foyers de cigarettes dans l’obscurité. « Soudain » est ponctué de dialogues, pour ne pas dire de discours sur le fonctionnement du capitalisme et sur l’autogestion incertaine de nos systèmes économiques menant irrémédiablement au déclin démographique et au vieillissement des populations occidentales. Dans ce cadre, l’Humanitude promue par Marie-Lou n’est autre qu’un acte de résistance. La douceur est une forme de résistance dans ce monde véloce, dans cette société évoluant via des cycles brutaux. Plus qu’une simple façon de résister, c’est la plus concrète, la plus inépuisable de toutes. Elle n’a donc rien de l’innocence qu’on lui prêterait volontiers, au contraire : elle est la fin et le moyen de changer le monde. Cette vision utopique englobe « Soudain », film où l’on dort, où on masse, où on soigne, où on regarde, et surtout où on regarde à nouveau.
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