Soudain
7.7
Soudain

Film de Ryusuke Hamaguchi (2026)

Il s'appelle Soudain mais dure plus de trois heures (et autres blagues du genre)

J'ai hésité à m'exprimer au sujet de ce film. Vraiment.


J'ai hésité parce que j'ai pris la peine de m'imaginer comment ma position à l'égard de ce Soudain allait être reçue.


Voilà un film qui a de très bons retours – presque unanimes – et qui dispose d'une très bonne moyenne sur ce site. Alors forcément, face à ça, mon 1/10 pourra apparaître comme rageux, animé par la seule perspective du torpillage, au point qu'on saura sûrement même se convaincre à l'avance que tout ce qui sera écrit ici ne pourra être que le produit de la pure mauvaise foi, du défaut de sensibilité et de compréhension, voire de l'inculture la plus crasse.


Alors oui, je préfère préciser ça d'emblée histoire de clarifier ce que je considère être la réalité de ma position.

J'aime le cinéma mais, comme tout le monde, pas tout le cinéma.

Comme tout le monde toujours, mon amour est le produit d'un parcours et d'une position sociale et culturelle qui font que j'entre en vibration avec certains codes plutôt qu'avec d'autres, avec certaines grammaires plutôt qu'avec d'autres.

J'aime un cinéma qui n'est pas forcément celui aimé par mon voisin, ce qui me va très bien.

Et même s'il reste vrai qu'après une bonne trentaine d'années à vivre un rapport intime avec le cinéma, j'avais clairement identifié, en voyant sa bande-annonce, que ce Soudain n'allait pas être ma tasse de thé, j'ai quand même voulu suivre les recommandations de mes éclaireurs, quitte à devoir découvrir ce que je savais déjà : Soudain, c'est tout ce cinéma que je n'aime pas.

Et si je n'aime pas ce cinéma, c'est parce que ce cinéma ne m'est clairement pas adressé.


D'abord – premier constat – ce cinéma n'est pas un art qui entend parler par les sens.

L'image est plate, purement illustrative et absolument dispensable. À plusieurs reprises, mon regard a fini par se perdre en dehors de l'écran et force me fut de constater que cela ne changeait rien à mon ressenti et à ma compréhension. L'essentiel de ce que le film avait à offrir me parvenait malgré tout. À part pour une scène dont je parlerai un peu plus loin, l'image n'est juste pas signifiante.


Constat similaire pour la musique, l'autre grand embarras de ce film. On se sait jamais où en mettre ni pourquoi en mettre. C'est même tout l'aveu de la toute première scène : deux femmes fument une clope dans un jardin. Plan fixe, situation figée. Et soudain musique...

Pourquoi cette musique ? Que souligne-t-elle ? Qu'apporte-t-elle ? Ma réponse c'est qu'elle n'apporte strictement rien. Au contraire, elle apparaît comme une sorte de distraction venant combler un vide. Pourquoi ne pas assumer le vide, au contraire ? Rien ne bouge. Ces femmes cherchent manifestement à faire une pause et profiter d'un moment de calme, alors pourquoi ne pas se taire ? Pourquoi ne pas nous offrir l'instant nu puisque, manifestement, la démarche naturaliste semble celle choisie ?

Personnellement, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que je trouve l'usage de la musique totalement inopérant. Tout comme celui du cadrage, du montage, de la photographie... De tout.


Ce cinéma n'est pas du cinéma au sens où moi je l'entends. Pour être plus exact, je ne le considère pas comme un cinéma qui fasse de l'art cinématographique un véritable enjeu de narration.

Ce cinéma-là méprise la cinématographie. C'est son droit, mais moi j'ai tendance à considérer que si ce qu'on a à raconter ne nécessite pas de mobiliser du cinéma, alors c'est qu'on s'est trompé de média.

L'auteur, Ryusuke Hamaguchi, a l'air d'adorer le théâtre – j'ai vu deux films de lui et c'était deux films qui mettaient en scène des dramaturges – et je pense qu'il aurait été bien plus avisé de s'orienter vers cet art scénique-là plutôt que vers le septième art. Tout le monde ne sera bien évidemment pas d'accord avec ça, ce que j'entends, mais moi il se trouve que c'est mon opinion sur la question.


Faute d'un cinéma qui me parle, reste un sujet, donc.

Un sujet tellement primordial aux yeux de l'auteur et du spectateur ciblé qu'il justifie qu'on se départisse – du moins pensent-ils – de tout artifice.

Ainsi prétend-on livrer le sujet cru en le dépouillant de tout ce qui pourrait s'apparenter à une technique visant à rendre la narration plus cinématographiquement efficiente.

Pourquoi pas, encore une fois... Mais, de mon point de vue, tout ce que ce postulat parvient à produire comme effet à l'écran, c'est celui d'une écriture terriblement pauvre et plate.

J'en veux pour exemple la manière de présenter le personnage principal – Marie-Lou – qui est directrice-adjointe dans un EHPAD. On demanderait à une IA de faire une liste des principaux points saillants permettant de décrire au mieux la situation actuelle dans les établissements français accueillant les personnes âgées qu'on aurait, peu ou prou, les principales lignes de dialogues des premières scènes descriptives. C'est didactique au possible et surtout ça sonne désespérément faux.

Si l'objectif était de fuir l'artifice, c'est loupé. Difficile de révéler plus que ça le caractère non-naturel de ces moments.

Et en plus de faire faux, c'est terriblement long. À tout faire par le menu, linéairement, avec des alternances entre des phases d'illustration et de description, le film piétine comme jamais. Ainsi faudra-t-il presque une demi-heure à ce film pour simplement expliquer qu'on n'a pas suffisamment de moyens dans les EHPAD, puis une demi-heure supplémentaire pour introduire l'autre personnage, Mari.

Oui, vous l'aurez compris : en tout et pour tout, la phase d'exposition, dans ce film, prend toute une heure ; même un peu plus d'une heure, pour être exact.

Alors encore et toujours : pourquoi pas. Mais ma question reste toujours la même : pour quel gain ? Qu'est-ce que ce film pose en une heure qui n'aurait pas pu être posé en seulement une demi-heure, voire même en vingt minutes ?


Face à pareille argumentation, on me répondra sûrement que l'intérêt du film n'est pas dans ce qu'il raconte ; ou du moins que ce qu'il raconte se trouve moins dans son intrigue que dans ses personnages, ses moments et ses situations.

Or ces gens auraient raison. Je pense même qu'ils auraient absolument raison.

Raison dans l'absolu.

Ce genre de cinéma n'aspire pas à raconter des histoires, mettre des mondes en dynamiques, voire même générer des émotions. Ce cinéma est un cinéma de la contemplation, ou plutôt devrait-on dire de l'auto-contemplation. L'émotion jaillira d'une jouissance à se retrouver dans le sujet. Plus que ça, à y retrouver son fantasme.

Or – problème là encore – je ne suis pas de ces gens. Je suis pas de ces directeurs d'EPHAD, de ces pilotes d'avion, cadres en entreprises, metteurs en scènes ou acteurs que ce film pose comme ses sujets. Je ne suis pas confronté à leurs problèmes existentiels de cadres qui découvrent soudainement l'inhumanité de tout un système dont ils sont pourtant censés être les rouages pensants. Et vu que ce film, comme beaucoup d'autres de son genre, a décidé de s'interdire tout procédé formel permettant de rendre accessibles, intéressantes et universelles ces positions individuelles, alors je ne peux être que de facto exclu du spectacle. Et ça tombe bien, parce que je pense que c'est son but.


Ce film est vraiment, à mes yeux, la quintessence du cinéma d'un groupe social très spécifique qui n'entend ne s'adresser qu'à lui-même. Plus que ça encore : il est ce genre de film qui est un témoin de votre appartenance (ou non) à ce groupe – ou de votre conformation aux us qu'a su imposer ce groupe – selon que vous l'aimiez ou pas ; selon que vous le viviez comme un espace culturel familier ou pas.

Et si tout ce que vous venez de lire jusqu'à présent commence sérieusement à vous horripiler, alors je vous conseille aimablement d'arrêter là votre lecture car, à partir de maintenant, je vais arrêter les euphémismes pour mieux nommer les choses. Puisqu'en lieu et place de l'expression « groupe social » – et à partir du moment où je vois dans l'expression et l'usage de cette culture un rapport de pouvoir – je pense qu'il serait bien plus pertinent de parler de classe. Ce cinéma est la plus pure émanation d'une domination de classe par la culture.

Il est la plus pure émanation du cinéma bourgeois.


Car oui, à mes yeux, il n'y a pas meilleur qualificatif pour désigner ce Soudain. Il n'est pas cinéma naturaliste. Pas cinéma social. Il est même bien plus qu'un cinéma de bourgeois. Non. Il est vraiment cinéma bourgeois, dans le sens où il en est la pure expression d'un rapport éminemment bourgeois à la culture, au point que ce n'est que par l'entremise de cette identité-là qu'on peut expliquer la nature de son fond comme celle de sa forme.

Et je tiens à le préciser au cas où si c'était nécessaire : je n'entends pas employer ce terme pour disqualifier mais bien au contraire pour qualifier.

Car, vraiment, tout choix dans ce film est conditionné par ce signifiant culturel là.


Pourquoi bannir les exigences de sensorialité, de musicalité, de transcendance par les arts et techniques par le cinéma ? Pourquoi ne pas y répondre non plus par un véritable sens de l'épure et du geste juste ? Pour une raison essentielle : parce que type de mise-en-scène est susceptible d'établir des passerelles.

Le cinéma bourgeois n'aspire pas à parler à quiconque d'autre qu'à la bourgeoisie ou à ceux qui aspirent à en être. Ainsi ce sera rèche, ce sera long, ce sera pauvre, car c'est par nature excluant. Le bourgeois peut perdre du temps. C'est même un signe extérieur de richesse que de montrer qu'on peut passer du temps face à un film, un livre ou une musique.

On peut s'émanciper d'un caractère plus direct et divertissant de l'art, c'est d'ailleurs pour ça qu'on ne se prive pas de le faire afin de suffisamment marquer ce privilège. Le reste de l'affaire ne reposera ainsi que sur de la pure contemplation de soi. Une contemplation fantasmée bien sûr, confirmant que chacun est à sa juste place dans la société parce qu'il est juste, bon, sensible et éveillé culturellement.

Poser ce cinéma comme un standard esthétique, c'est posé de facto la bourgeoisie comme standard, car à part la représentation de la bourgeoisie se contemplant dans ce genre de film, il n'y a rien d'autre. Aucun geste qui vaille la peine de s'émouvoir indépendamment du sujet qu'il traite.


Tout un symbole, une scène pourrait résumer à elle seule tout ce que représente ce film.

C'est d'ailleurs la seule scène qui, à mes yeux, parvient à exprimer autre chose que ce qu'elle verbalise littéralement, quand bien même ce soit sûrement malgré elle. Je parle ici c'est la première représentation théâtrale à laquelle assiste Marie-Lou.

Lors de cette représentation, le comédien tourne le dos aux spectateurs pour mieux se regarder dans le miroir. Plus encore, ainsi faisant, il invite aussi son public à suivre le spectacle via le miroir. De fait, le spectacle devient le public se contemplant lui-même. Un public d'ailleurs lui-même acteur puisqu'on se rend compte qu'un peu partout dans l'audience, se trouvent des personnes qui savent ce qui va se jouer et à qui on a demandé d'accompagner musicalement l'œuvre. Des personnes qui, par conséquent, ne sont pas venues découvrir une pièce puisqu'ils ont aussi leur partition à jouer. Eux aussi sont en représentation. Et au fond, les autres spectateurs ne sont pas dans une position si différente, puisqu'une fois la pièce de théâtre terminée, commence alors l'autre représentation ; celle durant laquelle c'est le public qui va se mettre en valeur par ses jeux de questions ; un jeu qui consistera d'ailleurs à désosser les quelques rares gestes qui pourraient s'apparenter à un moment d'art. L'artiste est sommé de s'expliquer et de dévoiler ses symboles. Le geste artistique, ici, n'a pas d'intérêt pour la jouissance qu'il procure par lui-même, mais bien pour la jouissance qu'on aura à l'expliquer à d'autres.

Et il faudra que, dans ce jeu de représentations égotiques, Hamagushi décide de distinguer son héroïne par sa capacité à se mettre encore davantage en représentation que ses semblables, par son usage du Japonais qui, de fait, traduit aussi un acte de toute puissance égotique en allant jusqu'à privatiser encore davantage la conversation.

Je disais plus haut qu'Hamagushi serait plus inspiré à ne s'en tenir qu'à du théâtre. Je confirme d'autant plus, tant je trouve cocasse qu'au bout du compte ce soit par l'entremise de sa pièce de théâtre filmée qu'il trahisse le mieux l'état d'esprit qui habite profondément son œuvre.


Néanmoins, j'ai beau dire « au bout du compte » que malgré tout j'avoue ne rien en savoir.

J'ai tenu une petite heure-et-demie avant de rejoindre le long cortège des gens qui ont quitté la salle en cours de séance.

Une heure-et-demie, soit le temps qu'il suffit à pas mal de films pour se tenir.

Avec Soudain, une heure-et-demie nous a à peine suffit pour sortir de l'introduction et commencer à traiter ce qui était pourtant le sujet présenté dans la bande-annonce.

Je n'aurais donc pas tout vu de ce film et pourtant, d'une certaine manière, j'ai l'impression que tout ce qui m'a échappé ne m'est pas non plus totalement etranger. Par exemple, j'ai cru comprendre en lisant les retours de la presse synthétisés par Allociné que, dans cette seconde moitié, on retrouve l'énième déclinaison d'un grand classique du cinéma bourgeois, à savoir un moment d'érotisation chic entre filles. Or, j'ai beau ne pas avoir vu cette scène que, pourtant, je me la figure très bien. J'en ai déjà trop vues pour ne pas m'en faire idée. Tout comme j'en ai déjà trop vu de ce genre de cinéma pour me laisser surprendre.

Mais, là encore, la surprise n'est pas le projet. Il ne l'a jamais été dans ce genre de cinéma. Au fond je ne peux même pas en vouloir à Ryusuke Hamagushi sur ce coup-là. Pas plus que je ne peux en vouloir à mes éclaireurs, d'une certaine manière.

À bien tout considérer, je ne peux n'en vouloir qu'à moi-même. Je sais comment les effets de niche peuvent distordre des moyennes. Je me doute d'où chacun peut être amené à parler et, surtout, j'avais vu la bande-annonce qui aurait dû, à elle seule, me suffire.


Mais bon, puisqu'il paraît qu'un spectateur averti en vaut deux, je prends la peine de me muer pour la peine en agent de prévention. Mieux que ça, je prends la peine d'enrichir et de diversifier l'oeil critique porté sur ce dernier très long-métrage de Ryusuke Hamagushi, afin que chacun sache vraiment à quoi il s'expose en allant voir un film qui revendique une soudaineté de plus de trois heures.


Au moins, avec du cinéma comme ça, il n'y a trop à se poser de question.

C'est à chacun son cinéma, selon sa propre position.

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