Spencer
6.4
Spencer

Film de Pablo Larraín (2021)

Voir le film

Manieriste, symbolique et identité

Spencer de Pablo Larraín est une œuvre éthérée, une biographie qui s'aventure dans les méandres de l'esprit, là où l'identité se heurte aux chaînes invisibles d'une quelconque répression.

En trois jours imaginés à Sandringham, le film fait de Noël, un huis clos oppressant où le faste royal cède au désespoir. Diana, interprétée par une Kristen Stewart, lutte contre des rituels aliénants et des traditions qui réduisent son existence à un rôle préécrit. La princesse est ici présentée comme une figure performative. Sa vie est réduite à un spectacle où elle doit constamment jouer un rôle pour satisfaire les attentes du public, de la presse, et de la famille royale.

Larrain filme moins l’Histoire que la psyché, transformant les couloirs glacés en labyrinthes mentaux. Chaque détail – un collier, une robe, une assiette – devient un symbole. Le palais est une cage, où le faste se mêle à la claustrophobie. Les pesées rituelles, les repas cérémonieux, les regards scrutateurs transforment chaque geste en acte surveillé. Sandringham devient un mausolée, un lieu figé où le passé s'accroche.

La rébellion de Diana arrive en défiant les codes vestimentaires, en écartant les conventions. Chaque infraction, aussi minime soit-elle, devient une tentative de reprendre son souffle sous l’écrasante pression du protocole.

Même ses gestes compulsifs – manger, vomir, fuir – incarnent une lutte viscérale contre une institution qui s'immisce jusque dans son corps. La scène où Diana mange compulsivement puis vomit illustre sa tentative désespérée de trouver un exutoire à la pression qu'elle subit. Ce comportement autodestructeur traduit une lutte intérieure : elle ingère symboliquement l'oppression et la rejette immédiatement, incapable de la "digérer" .

L'apparition de la reine Anne Boleyn, figure historique injustement exécutée et sacrifiée par la monarchie, reflète la peur de Diana de subir un destin similaire.

Le collier de perles offert par Charles incarne son fardeau : il étrangle plus qu’il ne pare. Dans une scène hallucinatoire, les perles tombent dans la soupe, et Diana les avale. La nourriture elle-même, outil de contrôle, devient le théâtre de son angoisse et de sa réappropriation.

Jonny Greenwood signe une bande-son déchirée entre jazz dissonant et musique classique, reflet parfait du chaos intérieur de Diana. Les cordes grincent, les silences s’étirent, et chaque note trahit un monde au bord de l’éclatement.

Larrain signe une œuvre manièriste à la fois poétique et suffocante, où chaque image est hantée. Spencer est un film qui, au-delà de Diana, parle de nous, de nos chaînes invisibles, et de l'espoir ténu d'une évasion.

cadreum
8
Écrit par

Créée

le 28 janv. 2025

Critique lue 27 fois

cadreum

Écrit par

Critique lue 27 fois

7

D'autres avis sur Spencer

Spencer

Spencer

7

Arnaud-Fioutieur

325 critiques

Spencer Trashy

Elle dit “fuck”, elle se fait vomir, elle se scarifie, elle provoque, elle annonce qu’elle va se caresser la belette… Non, il ne s’agit pas de Nancy Spungen — la vilaine petite amie de Sid Vicious —...

le 26 sept. 2022

Spencer

Spencer

4

Noel_Astoc

330 critiques

Princesse déchue

‘Spencer’ était un biopic qui promettait beaucoup car Pablo Larrain en a réalisé deux, l’un sur l’écrivain Pablo Neruda et l’autre sur la première dame Jackie Kennedy, et Kristen Stewart avait déjà...

le 2 janv. 2022

Spencer

Spencer

7

Velvetman

514 critiques

Un huis clos funeste

Avec Spencer, Pablo Larrain s’attelle une nouvelle fois à déconstruire le genre du biopic. Au lieu de retracer toute la vie d’un personnage, allant d’un époque à une autre, il prend la grande...

le 14 mars 2022

Du même critique

Bugonia

Bugonia

8

cadreum

1040 critiques

Eddington

Qui est le film ? Bugonia est la transposition par Lanthimos d’un matériau coréen. Le film reprend librement la structure de Save the Green Planet! (2003) et s’en fait une réécriture en anglais. Le...

le 28 sept. 2025

The Mastermind

The Mastermind

3

cadreum

1040 critiques

Une coquille vide

Présenté en compétition à Cannes 2025, The Mastermind marque le retour de Kelly Reichardt après showing up. Avec Josh O’Connor dans le rôle central, le film se glisse dans les plis du « heist movie...

le 10 sept. 2025

Jouer avec le feu

Jouer avec le feu

3

cadreum

1040 critiques

Dangereuse représentation de la radicalité

Dans "Jouer avec le feu" , Pierre, cheminot veuf, n’a que ses mains pour travailler, que ses principes pour tenir debout. Il a élevé ses fils dans l’idée d’un monde juste, où la lutte ouvrière et la...

le 31 janv. 2025