Il est fascinant de constater à quel point certains films bénéficient d'une immunité critique simplement parce qu'ils sont arrivés "au bon moment". *Spider-Man* de Sam Raimi est de ceux-là. Longtemps présenté comme un monument fondateur du cinéma de super-héros moderne, il apparaît aujourd'hui comme une œuvre terriblement datée, maladroite et souvent embarrassante, dont la réputation repose davantage sur la nostalgie que sur ses qualités intrinsèques.
Le premier problème saute immédiatement aux yeux : le Bouffon Vert de Willem Dafoe. Dafoe est pourtant un immense acteur, capable d'incarner les personnages les plus inquiétants avec une intensité rare. Mais ici, tout sonne faux. Entre une armure verte en plastique qui évoque davantage un jouet qu'une menace crédible, des mimiques outrancières, des rires démonstratifs et une schizophrénie jouée avec une subtilité digne d'un feuilleton de l'après-midi, son interprétation frôle constamment le ridicule. Le plus ironique est que Dafoe démontrera près de vingt ans plus tard, en reprenant exactement le même personnage dans le grand crossover Spider-Man produit par Disney, qu'il pouvait en faire un véritable monstre tragique et terrifiant. Comme si le problème n'avait jamais été l'acteur, mais bien la direction d'acteurs et la vision de Raimi.
Cette incapacité à comprendre les personnages se retrouve dans Peter Parker lui-même. Le Peter des comics est certes timide et parfois maladroit, mais il est aussi vif et malin. Chez Raimi, il devient une figure perpétuellement passive, presque apathique, incapable d'exprimer la moindre assurance. Tobey Maguire passe le film à regarder ses chaussures, bafouiller ou subir les événements. Là où le Spider-Man des bandes dessinées transforme ses peurs en mouvement, celui du film semble anesthésié par une mélancolie permanente. On finit par regarder Peter Parker comme un homme sans véritable personnalité plutôt qu'un adolescent brillant confronté à des responsabilités écrasantes.
Même la représentation des pouvoirs trahit une incompréhension du matériau d'origine. L'une des caractéristiques les plus emblématiques de Spider-Man est son intelligence scientifique : Peter invente lui-même ses lance-toiles, symbole de son génie autant que de son autonomie. Raimi balaie cet élément fondamental pour lui substituer des toiles organiques jaillissant directement de son anatomie. Une idée qui, en plus d'être biologiquement absurde, transforme un trait essentiel du personnage en une métaphore corporelle particulièrement maladroite. Là où les comics célébraient l'inventivité d'un adolescent scientifique, le film préfère une lecture pseudo-pubère dont on peine encore aujourd'hui à comprendre l'intérêt.
Ce manque de fidélité ne serait pas forcément un problème si le résultat fonctionnait en tant qu'adaptation libre. Mais même sur ce terrain, le scénario accumule les facilités. Les personnages secondaires existent uniquement pour servir la romance, les dialogues oscillent entre le mélodrame appuyé et les banalités les plus plates, tandis que les scènes d'action souffrent d'effets numériques qui ont très mal vieilli. Le tout donne parfois davantage l'impression d'assister à une publicité des années 2000 qu'à un film de cinéma.
Reste alors la question qui entoure Sam Raimi lui-même. Son statut de réalisateur prétendument génial semble relever davantage du consensus que de l'évidence. Où est le chef-d'œuvre incontestable qui justifierait l'aura quasi mythologique dont il bénéficie ? Beaucoup de ses films alternent entre grand-guignol assumé et mise en scène hystérique, au point que la frontière entre style et maniérisme devient souvent difficile à distinguer. *Spider-Man* illustre parfaitement cette tendance : tout est constamment souligné, exagéré, surjoué, comme si chaque scène devait rappeler au spectateur qu'elle est importante au lieu de lui laisser le soin de le ressentir.
Avec le recul, il est frappant de constater que les adaptations ultérieures, malgré leurs propres défauts, ont souvent mieux compris ce qui rend Spider-Man attachant : son intelligence, son humour, son énergie et ses contradictions. Le film de Raimi, lui, semble avoir préféré transformer ce héros unique en un adolescent perpétuellement geignard affrontant un méchant involontairement comique dans une succession de scènes baignées d'une emphase datée.
Son importance historique est indéniable : il a contribué à ouvrir la voie au cinéma de super-héros moderne. Mais l'importance historique n'est pas un brevet de qualité. En le revoyant aujourd'hui, difficile de ne pas y voir un film largement surévalué, porté par la nostalgie d'une génération davantage que par ses véritables mérites artistiques.