Une élégance froide qui tient à distance

Il y a quelque chose de fascinant dans Stavisky, ce mélange de raffinement et de distance qui fait qu’on admire le film plus qu’on ne le ressent. Alain Resnais ne raconte pas vraiment une histoire au sens classique, il dissèque. Tout est précis, pensé, presque chirurgical. Le montage saute d’un moment à l’autre, le temps se fragmente, les scènes semblent parfois posées comme des pièces d’un puzzle qu’on ne cherche pas forcément à reconstituer entièrement. On comprend vite que ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant l’homme que le système autour de lui.


Et pourtant, au centre, il y a Jean-Paul Belmondo, méconnaissable dans ce rôle. Loin de son énergie habituelle, il est ici dans la retenue, dans le contrôle, presque dans l’effacement. Son Stavisky est élégant, insaisissable, toujours un peu ailleurs, comme s’il jouait sa propre vie en permanence. C’est une performance fine, mais qui participe aussi à cette impression générale : on reste à distance. On observe un personnage plus qu’on ne s’y attache.


Autour de lui, les visages marquent davantage par touches. François Périer apporte une solidité presque morale, une présence qui ancre le film. Et puis il y a Anny Duperey, très juste, très élégante, qui donne au film ses rares moments de chaleur. Claude Rich glisse avec finesse, et surtout Charles Boyer, impressionnant de classe, qui semble appartenir à un autre temps — ce qui, d’une certaine manière, correspond parfaitement à l’univers du film.


Ce qui frappe aussi, c’est le rythme. Lent, oui, mais pas simplement lent : étiré. Comme si chaque scène refusait d’aller droit au but. Jorge Semprún écrit un scénario dense, presque technique, qui s’attache aux mécanismes — financiers, politiques, médiatiques — de l’affaire Serge Alexandre Stavisky. On sent le travail, la précision, mais cette intelligence du détail finit parfois par peser. On suit, on comprend, mais on ne vibre pas toujours.


La musique de Stephen Sondheim n’aide pas vraiment à rompre cette impression. Elle est belle, indéniablement, mais elle prolonge cette mélancolie diffuse, ce sentiment de fatalité déjà présent dans chaque plan. Rien ne vient vraiment relancer le film, tout semble glisser lentement vers une fin qu’on devine inévitable.


À sa sortie, d’ailleurs, beaucoup ont été déroutés. Ceux qui venaient pour Belmondo ne retrouvaient pas leur héros habituel, et ceux qui attendaient un grand drame historique se heurtaient à une œuvre plus abstraite, plus froide. Le film a été respecté, souvent admiré, mais rarement aimé avec enthousiasme.


Et c’est peut-être là que réside toute son ambiguïté. Stavisky est un film brillant, maîtrisé, élégant, mais qui semble volontairement refuser l’émotion directe. Il impressionne par son intelligence, par son esthétique, par ses acteurs — mais il garde toujours une légère distance, comme si, au fond, il ne voulait jamais complètement nous laisser entrer.


Resnais voulait initialement un film plus expérimental, mais a choisi une forme plus « classique ». Le tournage s’est fait avec un grand souci de reconstitution historique, notamment les décors et costumes.Quant à Jean-Paul Belmondo, il a accepté ce rôle pour casser son image de star populaire.

Monsieur-Chien
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le 22 mars 2026

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