Ils sont étranges autant qu’étrangers, ces yeux qui épient ou prennent à la volée la vie autant que la vue des autres : Stranger Eyes interroge la manière dont chacun de nous s’empare – ou non – de ce que chacun donne – ou non – à voir, à travers ses fenêtres ou ses écrans. Qui voit ? Qui est vu ? Qui se donne à voir ?
Ce film (et c'est pour moi ce qui fait son génie) trouble jusqu’au regard du spectateur, qui doit constamment se demander ce qui lui est donné à voir, amené qu'il est à regarder, comme par une fenêtre de derrière, un monde qui ne l'attendait pas – ou qui ne l'attendait que trop ! Ce n’est pas une question d’interprétation, c’est une question de dispositif : d’où vient ce que je vois ? Des yeux d’un personnage ? De la caméra d’un personnage ? De son imagination ? D’un point de vue externe aux personnages ? Et ces questions de prises de vue croisent naturellement celles des temporalités : est-on aujourd’hui ? Hier ? Un instant avant ?
Ces questions de cadrage rencontrent un aspect central du film : le régime de surveillance où le regard des vidéos quadrille la ville ne fait que rejouer quelque chose de plus ancien, le rôle du regard social intériorisé par tout un chacun et qui fait que l’on existe autant par le regard porté sur soi que par celui porté à l’autre. C’est peut-être ce qui explique la quasi-inexpressivité des personnages, qui laisse la part belle à leurs yeux, ces yeux qui font l’autre et par lesquels l’autre nous fait.
Dans cette logique, l’histoire de la disparition d’une enfant, qui pouvait passer pour un simple prétexte narratif, est significative de cette philosophie que je prête au film : existait-elle en dehors du regard que portent sur elle les divers protagonistes qui la voient, la regardent, la façonnent, la volent ?
C’est un film splendide par sa lenteur et sa construction, qui égare le spectateur, mais pour mieux lui laisser le choix de voir ce qu’il veut. On sort du film un peu perdu, pris de ce vertige de se dire que tout regard, y compris celui du spectateur d’un film, engage.