Le voilier dessine une fenêtre sur l’infini qu’il parcourt, forme un cadre dans le cadre où se projettent les rêves de paradis puis l’effroi de la réalité. Styx saisit l’urgence dans ce qu’elle a de plus immobile, pose des questions auxquelles il ne répond pas – ce qui s’avère judicieux –, laisse le spectateur dans ses propres doutes. Œuvre cernée de silence, silence brisé par les appels radiophoniques et les tentatives d’échanges entre une femme devenue entre-temps mère adoptive et un rescapé ayant perdu ses racines, Styx change le cordage en ligne de démarcation : on peut demeurer d’un côté et pousser plus loin sa soif d’illusion ou, au contraire, franchir le pas, briser le cadre en y entrant et en s’en rendant acteur. Toutefois, cette guerre de positions – intervenir ou non – est elle-même flottante, la femme ne se change guère en héroïne mais en regard et témoin posés sur cette tragédie : une sortie de route ouvre le film, brutale, froide ; en face, ce radeau de la Méduse qui lentement dépérit sans que le secours promis n’apparaisse. Le voilier se mue en espace contemplatif : le chez-soi se voit percé d’images, comme un écran de télévision. La femme incarne le spectateur, non seulement le spectateur de cinéma, mais aussi le spectateur quotidien qui allume sa télévision pour assister à ce même flux de détresse qui revient comme les vagues frappent l’embarcation. Styx finit par court-circuiter ses propres dispositifs pour mieux se murer dans le silence et, ainsi, ne pas renchérir sur la médiatisation inerte. Beaucoup de bruit, beaucoup de paroles, la paperasse, les beaux discours. Et le film lance un ultime cri de détresse. Un cri sourd, assourdissant, sans son. Le silence pèse. L’horreur persiste.