Le point de départ est un mensonge presque insignifiant. Neil (Tim Roth, d'une sobriété spectrale) est en vacances à Acapulco avec sa famille ultra-riche lorsqu'une tragédie frappe. Plutôt que de rentrer, il feint d'avoir perdu son passeport et reste là. Il ne choisit pas la fête, ni la luxure, ni même la liberté. Il choisit le rien.
Il y a quelque chose d’intensément camusien dans ce personnage. Neil Bennett est un cousin contemporain de Meursault (le héros de L'Étranger). Comme lui, il semble imperméable aux attentes de la société, à la morale filiale, et même à sa propre survie. Il s’assoit sur une chaise en plastique sur une plage populaire, boit de la bière tiède et regarde l’horizon. Sa révolte n’est pas bruyante ; elle consiste simplement à cesser de jouer son rôle de rouage dans la machine capitaliste et familiale.
La mise en scène de Franco travaille ici la surexposition. Le soleil d’Acapulco ne réchauffe pas, il écrase. Il dévore les contrastes et finit par dissoudre les corps. Ce "Sundown" (coucher de soleil) n'est pas une fin de journée romantique, c'est le crépuscule d'une identité.
Franco filme la violence mexicaine de manière périphérique, presque banale. Un meurtre sur la plage devient un événement de second plan, à peine plus perturbant qu'une vague un peu trop forte. Ce choix est brillant : il reflète l’état psychique de Neil, pour qui le monde extérieur n'est plus qu'un bruit blanc. Le film nous interroge : est-ce de la cruauté, de l'égoïsme pur, ou une forme supérieure de détachement ? Neil est-il un monstre d'indifférence ou un saint laïc ayant enfin compris la vanité de toute action ?
Ce qui élève le film, c'est son refus de l'explication. Franco nous refuse les clés psychologiques habituelles jusqu’aux derniers instants. Pendant une heure, on observe ce corps immobile, ce visage fermé, et l’on projette nos propres angoisses sur ce vide. La performance de Tim Roth est un tour de force d'effacement ; il parvient à rendre fascinante une absence totale de volonté.
Le film souligne également avec une ironie glaciale le fossé des classes. Neil quitte le luxe aseptisé des hôtels pour milliardaires pour se fondre dans la foule, mais il reste, par son argent et sa couleur de peau, un corps étranger. Il tente de disparaître dans un monde qui ne veut pas de lui, soulignant l'impossibilité d'une véritable fusion avec l'autre.
Sundown est une expérience limite. C’est un film qui demande au spectateur de supporter le vide, d'accepter que le récit n'aille nulle part, pour finalement nous percuter dans ses dernières minutes. On comprend alors que cette apathie n'était pas une fuite, mais une préparation.
C'est une œuvre magnifique sur la dignité du retrait. Michel Franco nous rappelle que l'ultime liberté de l'homme, c'est peut-être de refuser de répondre quand le monde l'appelle.