Suprêmes, c'est vraiment un film "à base de POPOPOPOP" comme l'est elle-même la musique des deux rappeurs du groupe Suprême NTM. Ça transpire l'esprit hip-hop hardcore de leur musique — et les acteurs le disent eux-mêmes dans les interviews des bonus DVD, ils en transpiraient quand ils s'entraînaient à "tenir" l'intensité des morceaux.
C'est autant l'une de ses qualités que l'un des reproches qu'ont peu faire à cette œuvre. C'est vrai que toutes ces scènes de rap bruyantes et survoltées qui jalonnent le film donnent un peu mal à la tête et prennent une place qui aurait pu être donnée à un meilleur développement de l'histoire personnelle des deux rappeurs (notamment Kool Shen dont le parcours personnel est le grand absent de ce film), mais pour moi c'est aussi ce qui fait qu'on apprécie le moment et qu'on a l'impression d'un film qui a vraiment su exprimer ce dont il parle. Ce film ne raconte pas l'histoire de Suprême NTM, c'est leur histoire. On ne la regarde pas, on la vie. C'est ça le bon cinéma. Le cinéma qui nous transporte dans une autre dimension spatiotemporelle d'où seul le générique peut nous faire revenir. Bien sûr, mis à part la dimension rhétorique de l'éloge que je fais, je ne dis pas que la fidélité des faits est parfaite. Je n'en sais rien en fait, puisque je n'ai pas lui la biographie sur laquelle se base en partie le film et que de toute façon je n'étais pas là pour voir comment ça s'est passé. Mais ce film arrive à nous donner l'impression que c'est le cas et c'est ça que j'acclame. Et d'après ce que disent les rappeurs, c'est plutôt réussi.
Présenté au festival de Cannes hors compétition, ce film aurait clairement mérité une palme. Du meilleur acteur ou de la meilleure mise en scène, je dirais. Mais bon, c'était peut-être trop "street" et pas assez conforme à l'entre-soi du monde du cinéma pour oser prendre le risque que ce film vole la vedette à un autre plus "classique". Et justement, c'est aussi pour ça que ce film est intéressant. C'est l'alliance parfaite entre la culture hip-hop qui vient de la rue (IAM l'a très bien décrit dans le titre ça vient de la rue) et la culture cinématographique qui peut paraître parfois un peu plus intellectuelle et élitiste, voire réticente à un certain pan de la culture (du moins dans des festivals d'auteurs comme celui de Cannes). Oui, des films qui parlent de la banlieue comme La Haine (1995) ou Les misérables (2019) ont été récompensés au festival de Cannes et ailleurs. Mais ils parlaient moins des trésors de la banlieue que de ses problèmes, contrairement à Suprêmes, et entretenaient ainsi une forme de scission entre les cultures des quartiers populaires et celles des beaux quartiers. Alors quand un film comme Suprêmes est présenté hors compétition, j'y vois un peu comme une frilosité quant à l'idée de montrer que de belles choses peuvent émerger des banlieues. En réalisant ce film, Audrey Estrougo fait sauter les cloisons entre la Culture avec un grand C et celle que certains peuvent qualifier de sous-cultures, parce qu'ils manquent de culture justement. Comme le dit JoeyStarr dans l'interview duo avec Théo Christine (bonus DVD) "quand il n'y a pas de culture, il reste l'égo". Cet égo qui fait croire à certains qu'il y a des œuvres plus respectables que d'autres parce qu'elles ne viennent pas des mêmes milieux. Cet égo que JoeyStarr rejette pour une authenticité brute, qui refuse de faire semblant et a forgé son identité d'artiste.
Et à l'époque des débuts de NTM, dans les années 80, on était encore très loin des décloisonnements culturels que l'on connaît aujourd'hui. C'était l'époque du choc culturel, comme le montre bien le film. Entre les jeunes de la banlieue qui partent en vrille au moindre signe de manque de respect qu'on leur envoie, et les producteurs de maisons de disques qui méprisent leurs manières de racailles. Internet n'était pas encore le médium dominant, alors à part à travers le JT, on ne savait pas ce qui se passait là où on ne mettait pas les pieds. D'un côté, des jeunes fougueux, nerveux, qui quand on leur demande ce que veut dire le nom de leur groupe répondent sans broncher "nique ta mère" en regardant bien droit dans les yeux celui qu'ils ont en face d'eux (le producteur ou même le journaliste comme c'est réellement arrivé sur un plateau télé). Des gamins insolents qui taguent d'un "NTM" les disques d'or d'une maison de disque, juste parce que c'est une façon de protester qui les fait bien marrer. "Il n'avait qu'à pas exiger un parolier ce con de producteur". De l'autre côté, des business man déjà pleins aux as qui n'ont qu'une idée en tête : "comment faire de ces guignols des vaches à lait ?" Des monsieur-cravate pour qui ce qui compte ce n'est pas l'œuvre en elle-même, mais sa valorisation économique.
Et ce choc des cultures il est global, social. C'est comme ça que, poussé par la rigueur de Kool Shen, JoeyStarr va trouver l'inspiration pour écrire ce premier album, un projet qu'il ne prend vraiment pas au sérieux au début. C'était juste un défi entre potes : participer à un petit concert, juste pour voir, pour le fun. Puis continuer la vie comme d'habitude. Torturé par ses problèmes familliaux, il boit, se drogue, alors il oublie ses textes. Pas à l'aise avec les studios d'enregistrements, tout ce qui l'intéresse c'est la scène, parce que c'est la partie marrante. Alors les Suprêmes NTM deviennent les rappeurs les plus punk, de vrais anarchistes. Ils enchaînent les petits concerts dans des caves de banlieues, qui tournent parfois à la bagarre parce que "ici c'est le 78" et eux ils sont du 93. Ils font même un concert clandestin à la belle étoile éclairé à la lueur des poubelles en feu pour protester contre un maire qui annule leur concert, soi-disant parce qu'ils attisent la colère sociale avec leurs textes. Car, coïncidence, leur premier album sort au moment des émeutes de La Courneuve de 1994. Alors on leur prête un rôle d'agitateurs de haine, mais eux ils sont là pour faire de la musique, pour l'amour du hip-hop. D'ailleurs quand on lit "NTM" à l'envers, ça fait "aime tes haines" et ça c'est pas un hasard. C'est sûrement le combat de JoeyStarr contre lui-même mais c'est aussi le symbole de ce qu'ils représentent en France. Un message qui dit "regardez cette colère qui couve dans les banlieues, écoutez-la, aimez-la, ou au moins respectez-la, on ne demande rien d'autre." Des années après, JoeyStarr dira en interview que rien n'a changé et que la France semble encore découvrir ce qu'elle découvrait il y a 50 ans : qu'il y a des gens qui sont dans la misère et qui continuent d'attendre qu'on les considère autrement que comme des vulgaires voyous. Comment s'étonner alors, après 50 ans de négligence, de voir une recrudescence du narco traffic et des règlement de compte en France ? Toute conséquence a sa cause.
Suprêmes ne racontent pas une success story, même si l'histoire en est un peu une auprès du public, tout en étant aussi une ragebait story auprès des médias. Dénigrés à la télé, boycottés par Skyrock, mais toujours plus populaires à chaque nouvel album. Ce film raconte un moment français en prenant en compte le contexte social dans lequel les Suprême NTM ont émergés. C'est d'ailleurs pour ça que le projet du film a été accepté par les artistes. Comme le dit JoeyStarr, ils ont accepté la proposition d'Audrey Estrougo parce que contrairement aux autres qui leur ont été faites avant, elle n'était pas là pour flatter leur égo mais uniquement montrer quelque chose de pertinent. Pour apporter une nouvelle pierre à l'édifice de la culture. Montrer le contexte social qu'était celui des années 90, et plus que ça, nous dire avec ce film quelque chose de la société actuelle. Pourquoi a-t-on l'impression que la situation dans les banlieues ne s'améliore pas ? Pourquoi, malgré les décloisonnements, ce choc culturel persiste à certains égards ? C'est peut-être l'égo qui nous rend sourds aux messages que nous envoient les artistes, alors il s'agirait de se déboucher les oreilles et d'ouvrir les yeux.
Ressources complémentaires pour aller plus loin :
- L'interview d'NTM par Mouloud pour Clique
- L'interview de JoeyStarr par Guillaume Pley pour Legend