Demolition-Man : ta femme a lu la première critique. Bon chance.

Salut les gars.


Ici Demolition-Man.


Ceci sera peut-être les derniers mots que j’aurai le temps d’écrire sur ce site avant de perdre la vie. J’ai dû m’exiler chez Kelemvor, qui me prête généreusement son compte afin que je puisse vous partager mes dernières pensées. Je suis actuellement planqué dans une cave dont je tairai l’adresse, pour des raisons évidentes. J’entends parfois des pas dans l’escalier. Ou alors c’est une souris. Dans les deux cas, je chie dans mon froc.


Tout ça parce qu’un jour, dans un moment d’égarement intellectuel, j’ai demandé à Kelem' de rédiger une critique de Taken en lui disant que ma compagne ressemblait à Liam Neeson.


Erreur.


Grave erreur.


La critique est sortie. Elle l’a lue. Elle n’a pas ri.


Depuis, elle me cherche.


J’ai changé de téléphone. De coupe de cheveux. De vêtements. De continent. J’ai même essayé de me faire passer pour un Belge. Rien n’y fait. Elle connaît mon « ensemble de compétences très particulier ». Enfin, le mien se limite surtout à savoir monter un meuble IKEA sans regarder la notice, mais elle est convaincue que je cache quelque chose.


Je pensais donc pouvoir me réfugier chez Kelem' et écrire tranquillement quelques lignes sur Taken 2.


J’aurais dû me méfier.


Parce que Taken 2, c’est exactement ce que devient une franchise lorsqu’un producteur regarde le premier film et se dit : « Bon, maintenant, refaisons la même chose, mais avec moins d’idées. »


Bryan Mills revient. Il a toujours son regard de type qui vient d’apprendre qu’on a augmenté le prix du diesel, toujours son téléphone de dinosaure sous stéroïdes et toujours cette capacité surnaturelle à transformer une banale réunion familiale en opération commando. Sauf que cette fois, c’est lui qui se fait enlever.


Oui.


Le mec qui avait traversé Paris comme un pitbull sous cocaïne pour récupérer sa fille se fait capturer.


Par les méchants.


À Istanbul.


Et là, j’ai compris que quelque chose clochait.


Dans le premier film, Bryan Mills est un prédateur. Dans le deuxième, il devient un colis Chronopost avec une barbe.


Les Albanais veulent se venger. Ils kidnappent Bryan et son ex-femme Lenore, tandis que Kim, miraculeusement encore en vie et toujours aussi douée pour se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment, tente de retrouver ses parents.


Et voilà.


Le film a changé de victime.


Le spectateur, lui, reste prisonnier.


Car Taken 2 est une curieuse machine : il possède tous les ingrédients du premier, mais quelqu’un a oublié d’allumer le four. On retrouve les poursuites, les coups de poing, les fusillades, les types patibulaires, les téléphones portables et Liam Neeson qui parle très fort comme s’il essayait de convaincre une imprimante de fonctionner.


Mais il manque cette petite folie qui faisait du premier un plaisir coupable aussi efficace qu’un coup de pelle derrière la nuque.


Le premier Taken avait une simplicité primitive. On lui volait sa fille, il retrouvait les voleurs, puis il les envoyait rejoindre leurs ancêtres. Point. C’était brutal, sec, efficace. Une sorte de mémo professionnel rédigé par un homme qui aurait pu résoudre la plupart des problèmes du monde avec une barre de fer.


Ici, on a surtout l’impression que Bryan Mills découvre qu’il existe un service après-vente pour les traumatismes du premier épisode.


Les méchants reviennent donc avec un plan de vengeance tellement compliqué qu’on pourrait croire qu’ils ont passé trois ans à faire des réunions PowerPoint.


« Alors, les gars, on pourrait simplement tuer Mills. »


« Non. »


« Pourquoi ? »


« Parce qu’on va d’abord kidnapper sa femme, puis lui, puis attendre qu’ils s’échappent, puis les traquer dans Istanbul. »


« Ça semble beaucoup plus long. »


« Oui, mais ça fera un film de 90 minutes. »


Et effectivement, ça fait un film de 90 minutes.


Enfin, plutôt 98 minutes durant lesquelles j’ai regardé la porte d’entrée toutes les cinq minutes en me demandant si ma compagne allait débarquer avec un fusil à pompe.


Car depuis qu’elle a lu la précédente critique, j’ai développé une certaine empathie pour Bryan Mills.


Je comprends enfin ce que ressent ce pauvre homme.


La différence, c’est que lui sait se battre.


Moi, quand j’entends un bruit suspect dans la cuisine, je coupe la lumière et j’envoie un message à Kelemvor.


« Frérot, viens voir, y a peut-être quelqu’un. »


Lui me répond :


« C’est mon frigo. »


« Ah. »


« Et arrête de me réveiller à 3 heures du matin. »


Dans Taken 2, Bryan est donc kidnappé avec Lenore. Il doit alors utiliser ses compétences particulières pour s’échapper. Et c’est là que le film devient presque comique : le gars est enfermé dans une pièce, ligoté, complètement paumé, et il parvient quand même à organiser son évasion grâce à une connaissance assez impressionnante de la géographie locale.


Il compte les secondes.


Il écoute.


Il mémorise les sons.


Il repère les déplacements des ennemis.


Il communique avec Kim.


Bref, le mec fait du Google Maps avec ses oreilles.


Pendant ce temps, moi, quand ma compagne m’envoie « Tu es où ? », je réponds généralement « Je suis avec Kelemvor » en espérant qu’elle ne sache pas ce que ça signifie.


Ce qui me plaît tout de même dans Taken 2, c’est que Liam Neeson continue de jouer Bryan Mills avec cette sobriété extraordinaire qui consiste à avoir constamment l’air de vouloir étrangler quelqu’un avec un rideau.


Même lorsqu’il est en danger, le type semble simplement contrarié.


On pourrait lui annoncer la fin du monde :


« Bryan, la planète vient d’exploser. »


« D’accord. Où est le responsable ? »


Et il partirait à pied.


C’est cette aura qui sauve régulièrement le film du naufrage. Parce que Neeson peut faire passer une réplique aussi banale que « Je vais te retrouver » pour une menace capable de faire transpirer un régiment entier.


Ma compagne a exactement le même pouvoir.


La semaine dernière, elle m’a simplement dit :


« Il faudrait peut-être qu’on parle. »


J’ai immédiatement réservé un billet pour l’Alaska.


Mais soyons honnêtes : Taken 2 n’a plus la même efficacité.


Les scènes d’action sont plus brouillonnes, le montage mitraille les plans comme si le réalisateur avait peur qu’on remarque ce qui se passe réellement à l’écran, et la mise en scène de la bagarre semble parfois avoir été confiée à un lave-linge en mode essorage.


Tout va vite.


Très vite.


Trop vite.


Un bras.


Un mur.


Un coup de feu.


Un type tombe.


Un autre arrive.


Liam tourne la tête.


Explosion.


Istanbul.


Voiture.


Pneu.


Paf.


Et voilà.


Merci d’avoir regardé.


Le film semble parfois croire que l’action consiste à secouer la caméra suffisamment fort pour que le spectateur ressente lui aussi une commotion cérébrale.


Et puis il y a cette fameuse logique de la franchise : Bryan Mills peut pratiquement tout faire.


Il sait se battre.


Il sait tirer.


Il sait conduire.


Il sait torturer.


Il sait retrouver quelqu’un dans une ville étrangère à partir d’un bruit de fond.


Il sait calculer des distances à l’oreille.


Il sait survivre à une explosion.


Il sait localiser une personne avec une grenade.


Moi, je sais faire des pâtes.


Mais ma compétence particulière reste l’évitement conjugal.


Et actuellement, je suis au niveau expert.


Alors oui, Taken 2 est inférieur au premier. Beaucoup.


C’est une photocopie de photocopie, une revanche de revanche, un plat réchauffé auquel on aurait ajouté trois poignées de baston et une pincée d’Istanbul. La mécanique fonctionne encore par intermittence, surtout grâce à Neeson, dont la seule présence suffit à donner au film une forme de dignité musculaire.


Mais derrière la légende du père vengeur, il reste surtout une suite qui a compris le commerce et oublié l’adrénaline.


Et moi, pendant que j’écris ces lignes, j’entends de nouveau du bruit derrière la porte.


Attendez.



Kelemvor vient de regarder par la fenêtre.


Il vient de me dire qu’il y a une femme dans la rue.


Grande.


Brune.


Regard froid.


Elle tient quelque chose.


Je crois que c’est une pelle.


Je dois vous laisser.


Si quelqu’un retrouve mon cadavre, dites à ma famille que je suis mort comme j’ai vécu : en racontant des conneries sur SensCritique.


Et surtout, si ma compagne vous demande où je suis, ne dites rien.


Parce que franchement…


Elle a beau ressembler à Liam Neeson…


Elle est beaucoup plus motivée.

Kelemvor

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