Il y a des répliques dans certains films qui prennent un sens particulier dans la mesure où elles éclairent sur la démarche même du cinéaste.

Quand dans Tar le personnage principal, Lydia, parle de la musique de Bach durant sa leçon à la Julliard School, je pense que son propos s’applique tout autant au cinéma de Todd Field qu’au compositeur allemand. Elle dit, en substance, que Bach sait combien en art « les questions sont plus riches que les réponses, que sa musique est une suite de questions en suspens et qu’il s’abstient bien de répondre ».

C’est tout le programme du film.

Il est vrai qu’a tout clarifier, à tout surligner, un réalisateur prive son film du plus grand réservoir d’imaginaire existant : l’interprétation du spectateur. Il est vrai que les films qui fonctionnent sur un mystère perdent, sauf à de rares exceptions, de leur force dès lors qu’il est dévoilé.

Todd Field prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Sa charge anti-woke est incarnée par une lesbienne. Son personnage est totalement dévoué à son art mais aussi une carriériste ambitieuse, sa froideur et son manque d’empathie sont démentis par les heures qu’elle passe à veiller sa fille adoptive etc.

Les signaux contradictoires ne manquent pas, au point qu’ils peuvent apparaître comme un procédé. Ils ont un but : rendre impossible la catégorisation du personnage principal.

Lydia Tar est elle une héroïne ou un monstre ?

A la clôture du film, le mystère demeure et Tar continue de vivre en nous, sous forme d’une question brûlante.

C’est une des réussites du film.

A une réserve près.

Un film qui retient sa réponse est fondamentalement différent d’un film qui n’a pas de réponse. On espère donc que Tar n’est pas seulement le fruit d’un procédé, qu’il ait réellement un sens, même s’il nous est caché. Par ailleurs cette ambiguïté féconde n’est pas l’apanage du film entier. Parfois il est même trop univoque. On dirait dans sa dernière partie que tout concourt à la perte de l’héroïne, comme si chaque engrenage de l’intrigue n’existait que dans ce but. Chute. Procès. Séparation amoureuse. Démission de l’assistante, etc. Est ce que tous les personnages engagés dans ces turbulences ont une logique interne ou bien leur raison d’être n’est elle que de faire chuter Tar ? Fort heureusement, l’ultime scène, à laquelle le caractère déplacé donne presque une dimension fantastique, vient bousculer cette trajectoire simpliste.

Quoi qu’il en soit, todd Field ne se donne pas pour rien. En fait son film n’est pas tant hermétique que antipathique. Il a une carapace et des piquants. Il annonce d’emblée la couleur : son générique est le plus rébarbatif qui soit et la scène qui suit n’arrange rien. Voici ce qu’il dit : « Je ne suis pas comme les autres. Je ne suis pas un produit de consommation. Je ne vous divertirai pas. »

Alléluia ! Il y a des douches froides qui sont des cadeaux de la providence…

Feuardent
8
Écrit par

Créée

le 26 déc. 2025

Critique lue 18 fois

Feuardent

Écrit par

Critique lue 18 fois

2
6

D'autres avis sur TÁR

TÁR

TÁR

4

JorikVesperhaven

2326 critiques

Tartare d'auteur.

Si ce n’est une Cate Blanchett au-delà de toute critique et encore une fois impressionnante et monstrueuse de talent - en somme parfaite - c’est peu dire que ce film très attendu et prétendant à de...

le 27 oct. 2022

TÁR

TÁR

7

Plume231

2376 critiques

Bas les masques !

Il y a une séquence dans ce film qui pulvérise avec brio toute la connerie de la "cancel culture" et des cerveaux lavés qui veulent l'imposer, au cours d'un échange durant lequel le personnage...

le 25 janv. 2023

TÁR

TÁR

8

jaklin

157 critiques

L'exception inacceptable

Autrefois, on se donnait des frissons avec la peur du grand méchant loup, qui repose sur un mythe puisque les loups n’attaquent pas l’homme, ou celle des sorcières, elles aussi sorties de l’esprit...

le 4 févr. 2023

Du même critique

Barry Lyndon

Barry Lyndon

6

Feuardent

53 critiques

Barry Lyndon

Il faudrait, afin de les juger sur leurs seuls mérites, oublier tout ce qu'on a entendu sur les films qu'on se propose de voir. Vaste projet quant il s'agit de Barry Lyndon... Et pourtant, en...

le 1 janv. 2023

L'Islam contre la modernité

L'Islam contre la modernité

7

Feuardent

53 critiques

Critique de L'Islam contre la modernité par Feuardent

Un voltairien fils d’immigrés comorien, ça ne s’invente pas. Cela n’a en fait rien de surprenant : après tout c’est sans doute chez ceux qui souffrent le plus de l’obscurantisme qu’on trouve les plus...

le 15 févr. 2026

Fight Club

Fight Club

4

Feuardent

53 critiques

Critique de Fight Club par Feuardent

"Fight Club" me rappelle l'ambiance de mes années d'étude et de fait, ce film, avec Pulp Fiction sans doute, est l'un des principaux repères culturels de la jeunesse des années 90. Ces oeuvres...

le 7 août 2023