Albert Serra n'aime pas la corrida. C'est l'une des premières choses qu'il dit à l'avant-première qu'il donne au cinéma Mk2 où son film est diffusé. Ce film n'est pas, contrairement à ce que l'on pourrait craindre, à la gloire des toreros et de cette pratique que l'on peut qualifier de barbare qu'est la corrida.
Tardes de soledad est un documentaire suivant Andrés Roca Rey, un torero star, sur plusieurs jours. Le film est divisé en trois grands lieux. On a tout d'abord les séquences en voiture, où en un seul plan fixe on écoute les conversations d'Andrés avec les membres de son équipe. Le second lieu est celui de la chambre d'hôtel, où Andrés se prépare. Et enfin, le dernier lieu est celui de l'arène, où le "spectacle" se déroule. Tout le long du film, il n'y a aucun commentaire, juste les conversations et le bruit de l'action. Il n'y a pas de parti pris du réalisateur, pas d'opinion à proprement parler. Le choix est celui de la neutralité, et c'est sans aucun doute ça qui pourra en déranger certains.
Tout est montré de manière froide, au plus proche des événements. Des taureaux sont mis à mort sous les applaudissements du public. Andrés est posé en héros au centre d'une arène où l'animal tremble, agité de ses derniers spasmes de vie. Ses collègues l'acclament, disent qu'il en a "une sacrée paire" pour avoir tué ce "putain d'animal". Oui, pour quelqu'un ayant une sensibilité envers les animaux, les images sont dures à regarder. On voit tout, parfois en gros plan. On pourrait reprocher à Albert Serra cette manière de spectaculariser l'horreur. Mais en vérité, c'est une position logique. On est placé comme un membre du public, on regarde un spectacle cruel et barbare, violent. Certains aimeront sans doute ce qu'ils voient, en amateurs de corrida. Les autres seront révulsés et trouveront cela horrible.
La neutralité du réalisateur laisse à chacun le choix de se faire son avis. C'est un point de vue documentaire, on nous montre sans jamais se placer en partisan d'un camp ou de l'autre.
Ce sont les scènes dans l'arène qui sont les plus marquantes, sans aucun doute. Ce sont aussi les plus longues, parfois un peu trop. Mais les moments les plus intéressants sont ceux de conversation. Écouter ces hommes parler entre eux de leur pratique, de leur manière de la percevoir, sans filtre, est très intéressant. On rentre dans leur univers en y étant totalement étranger et on fait face à leur réalité. Cette plongée dans la corrida est très singulière et fascinante, dans tout ce qu'elle a de repoussant et de cruel, sous un aspect si festif en apparence.
Enfin, les images sont belles, colorées. Les plans sont souvent longs mais si bien construits que l'on se perd dans leur contemplation (quand ils ne montrent pas l'horreur des mises à mort des animaux). Les costumes d'Andrès sont beaux et rendent bien à l'image également. Même s'il y a peu de dialogues et d'action, les images portent le film et on ne s'y ennuie jamais. Il y a toujours quelque chose à regarder et la longueur des plans incite à l'observation du cadre dans ses moindres détails. On s'y balade avec le regard.
Un grand film.