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Bienvenue sur Ciné-Sophia. Sortez vos mouchoirs, rangez vos certitudes végétariennes, aujourd’hui on dissèque le dernier ovni d'Albert Serra : Tardes de soledad (Après-midis de solitude).
Un documentaire sur la tauromachie filmé par le roi de la lenteur hypnotique ? C'est le moment idéal pour convoquer le comité de rédaction le plus improbable de l'histoire de la pensée.
On connaissait le Albert Serra qui filme un Louis XIV agonisant pendant deux heures ou un Casanova qui prend son temps pour aller aux toilettes. Avec Tardes de soledad, le dandy catalan s'attaque à un sujet encore plus propice aux débats de comptoir existentialistes : la corrida, en suivant le torero Andrés Roca Rey. Sauf qu'ici, pas de folklore pour touristes en quête d'exotisme andalou. Serra colle sa caméra au plus près du sang, de la bave du taureau, et des paillettes du costume.
Une expérience tellement immersive qu'on en viendrait presque à sentir l'odeur du sable et de l'angoisse.
Entrons dans l'arène par la grande porte, celle de la métaphysique allemande. Dans le film, le taureau n'est pas juste un animal à cornes qui passe un mauvais quart d'heure ; il devient l'incarnation absolue de ce que Martin Heidegger appelait le Dasein (l'être-là) confronté à sa vérité ultime : l'Être-pour-la-mort (Sein-zum-Tode).
Pour Heidegger, l’homme ne commence à exister authentiquement que lorsqu’il réalise qu’il va mourir.
Manifestement, Albert Serra a décidé d’appliquer ce traitement de faveur au taureau.
Pendant que le public hurle, la caméra de Serra isole le duo homme-animal dans un face-à-face d'une solitude abyssale.
Le taureau, dans sa finitude graphique, réalise son authenticité existentielle sous les coups de boutoir du matador.
On imagine Heidegger, confortablement assis dans sa Forêt-Noire, murmurer devant l'écran : "Voilà une belle illustration de l'angoisse face au Néant, dommage pour le costume rose bonbon du torero".
Mais pourquoi diable restons-nous scotchés devant ce spectacle de pure cruauté, à la fois fascinés et profondément dégoûtés ?
C’est ici qu’Immanuel Kant débarque avec sa Critique de la faculté de juger pour nous expliquer, entre deux gorgées de bière tiède, le concept du Sublime.
Selon Kant, le Sublime, c’est ce qui nous dépasse, nous terrorise, mais nous procure un plaisir esthétique fou parce que nous sommes installés bien sagement à distance de sécurité (dans notre fauteuil de cinéma UGC, par exemple).
Serra réussit le tour de force de transformer une boucherie rituelle en tableau de maître.
C’est beau, c'est insoutenable, c’est donc parfaitement kantien.
L'esthétisation de la souffrance y est si poussée qu'on en oublie presque la morale pour ne garder que la forme. Kant aurait adoré la rigueur du cadre ; les associations de protection animale un peu moins.
Enfin, impossible de ne pas croiser le regard désabusé d'Arthur Schopenhauer face aux gros plans interminables sur les visages épuisés, transpirants et couverts de boue des protagonistes.
Qu’est-ce que cette corrida, sinon l'illustration parfaite du Vouloir-vivre (Wille) ?
Cette force aveugle et absurde qui pousse le taureau à charger et l'homme à risquer sa vie pour la gloire.
Pour Schopenhauer, la vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, entre la souffrance et l'ennui.
Eh bien, Tardes de soledad réussit l'exploit de capturer les deux en même temps.
La souffrance est dans l'arène, et l'ennui métaphysique guette le spectateur non averti devant les plans fixes de Serra.
Une communion totale avec le néant.
Tardes de soledad est un chef-d'œuvre de sadisme philosophique. Albert Serra nous rappelle que le cinéma n'est jamais aussi grand que lorsqu'il nous force à regarder ce qu'on préférerait ignorer, le tout emballé dans une esthétique à couper le souffle.
Un film à voir absolument si vous aimez Heidegger, le sang, ou si vous cherchez simplement une excellente raison de devenir définitivement vegan.
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Créée
le 12 juil. 2026
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